Le nouvel espace numérique de l'information-documentation : un nouveau barycentre professionnel éducatif et documentaire

 

Jean Michel, conseiller du Directeur de l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées pour le management de l'information et de la formation, président de l'ADBS

1 - Un titre étrange, un regard étranger 

Le titre adopté pour cette communication peut paraître complexe et peut-être même un peu alambiqué. Il mérite certainement quelques explications préalables. Les questions débattues au cours de ce séminaire de formation de documentalistes de l'Éducation nationale sur le thème suivant "CDI virtuel : utilisation des réseaux pour l'accès à la communication" vont de l'émergence incontestable de l'information numérique (ou pour être plus rigoureux : numérisée) aux nouveaux statuts et nouveaux usages des documents électroniques en passant par la transformation des méthodes de gestion des documents virtuels, par la redéfinition du rôle du CDI (Centre de Documentation et d'Information), par la dimension éducative de l'accès à l'information numérique et par les nouvelles pratiques professionnelles qui en résultent.

 

    Le décor est bien planté, le spectacle prometteur et la pièce à jouer ne manque pas d'attrait ni d'ambition. La contribution d'un expert extérieur au monde de l'Éducation nationale pourrait bien aisément s'apparenter, dans ce contexte, à une "turquerie" à la fois exotique, divertissante mais peut-être aussi déstabilisante. C'est la raison on se propose d'apporter quelques éléments de réflexion à une discussion qui déborde largement les frontières du CDI.

    Les réflexions proposées sont le fruit d'un travail de terrain d'une vingtaine d'années au carrefour de plusieurs préoccupations :

  • la gestion et le management de l'information et de la documentation dans le contexte des entreprises et des organisations : préoccupation issue d'un travail de consultant essentiellement, mais aussi de la responsabilité de présidence d'une grande association professionnelle d'un domaine en pleine mutation (ADBS) ;
  • le management de la formation, notamment dans le domaine de l'enseignement supérieur technologique (ingénieurs) : réflexion allant de la macropédagogie au développement de l'enseignement à distance en passant par la formation assistée par l'ordinateur et les réseaux ;
  • le développement de l'infoculture ou la formation à l'information ;
  • les méthodologies de l'évaluation, de la conception et de la créativité et leurs applications dans les champs ou domaines de l'information et de la formation.

2 - Le nouvel espace numérique de l'information-documentation

    Il s'agit bien, en premier lieu, d'une question d'espace. La bibliothèque, le centre de documentation sont traditionnellement, et au premier degré, des "espaces", des lieux de rencontres entre des personnes et des documents, des espaces de la médiation comme on aime à le dire aujourd'hui. L'encyclopédie, le cédérom, la base de données, le CDI sont des espaces, des terrains de jeu où se joue la conquête de l'information et de la connaissance. L'Internet est un hyperespace, un cyberespace, un réseau, une trame, une "toile", le lieu idéal de la rencontre et de l'évasion, un espace courbe d'une flexibilité et d'une fluidité à faire frémir tous les conservatismes les plus rigides, à faire hurler de douleur les tenants des belles ordonnances "à la française". Mais qui dit espace, dit aussi esprit de géométrie et besoin de cartographie, nécessité de structuration et repérage. C'est donc bien la première question qui va se poser au "CDI virtuel" : comment appréhender le nouvel espace de l'information et de la connaissance qui ne se limite plus aux seuls murs et aux seuls rayonnages du CDI ? Comment se représenter conceptuellement cet espace apparemment sans limites, comment s'y promener sans s'y perdre, comment aussi ne pas y risquer de mauvaises rencontres et s'y faire mal ou y faire de mauvaises rencontres?

    L'espace en question est celui de l'information-documentation, l'espace de l'ID. Ce n'est plus seulement l'espace du document matériel, ce livre que l'on peut poser sur les rayonnages d'une bibliothèque, que l'on peut cataloguer, indexer et identifier comme un objet en soi dans une base de données. Ce n'est pas non plus l'espace des seules informations immatérielles telles qu'on pourrait les appréhender à l'écoute de sa radio personnelle. Plus que jamais l'objet ou sujet dont on veut parler ici est un être complexe présentant deux facettes, l'une que l'on désigne par I (comme Information), l'autre par D (Document), avec la caractéristique fondamentale que I et D sont toujours indissociablement liées. Ainsi, I et D sont les deux faces d'une même médaille. Gérer ou consulter des documents, c'est inéluctablement, à un moment ou à un autre, aller vers l'information qu'ils contiennent (et cela quelle que soit la nature de ces documents, chromosome, stèle funéraire, brindille préhistorique, feuille de papier ou fichier informatique). Inversement pratiquer ou consommer l'information conduit aussi inéluctablement, et à un moment ou à un autre, à s'interroger sur la sauvegarde matérielle de cette information sur un document, sur la transférabilité de cette information d'un point à un autre en recourant à des matérialités documentaires qu'il faudra identifier, classer, gérer. Le nouvel environnement numérique ou virtuel n'échappe pas à la règle : même les bits informatiques finissent par aboutir sur un disque dur dont la structuration documentaire s'impose à l'évidence (fichiers, dossiers, répertoires,...).

     Par contre, cet espace de l'ID acquiert des dimensions nouvelles du fait de l'émergence des technologies du numérique. Renvoyés à leur plus petit dénominateur commun (le bit informatique O ou 1), les objets de l'espace ID, qu'ils soient textes, images ou sons, qu'ils soient mâles ou femelles, blancs ou noirs, anglais ou français, tous ces objets vont acquérir des propriétés nouvelles, extraordinaires, de fluidité, de mobilité, de virtualité, d'agrégabilité, de sécabilité en même temps qu'ils risquent de perdre leur identité formelle à travers des manipulations de plus en plus aisées. L'espace numérique de l'information-documentation est donc un environnement d'une fabuleuse richesse, rendant possibles des innovations sociales, culturelles, cognitives, économiques, techniques ou encore pédagogiques. Cet espace ouvert et fluide renvoie plus que jamais l'homme à la question du développement et de la maîtrise de son intelligence tant individuelle que collective ; il renvoie la société à la question des règles ou régulations qui permettent un usage démocratique et raisonné des nouveaux outils dont la puissance peut aussi être utilisée à des fins non tolérables par cette société (thème du récent Congrès d'Infoéthique organisé récemment et pour la première fois par l'UNESCO).

 3 - Un nouveau barycentre professionnel éducatif et documentaire

    Dans le nouvel espace numérique de l'information-documentation, que devient le CDI, que deviennent les professionnels documentalistes et/ou enseignants?

    Le mot "centre" est particulièrement ambigu et aujourd'hui bien gênant pour ce qui relève de la gestion de l'information-documentation. "Milieu d'un espace quelconque", "point principal, essentiel" ou encore "point de convergence, de rayonnement", trois définitions du mot "centre" données par le dictionnaire et qui méritent qu'on s'y arrête un peu. Le centre d'un terrain de football n'est qu'un point parmi d'autres, caractérisé seulement par sa situation géographique originale et par une probabilité légèrement supérieure de recevoir quelques événements exceptionnels (les remises en jeu). Le centre d'une ville ("centre-ville") est plus marqué par la densité de choses et événements qu'il accueille et cette concentration produit des effets intéressants (et parfois inquiétants). Le centre de documentation, la bibliothèque centrale sont des instruments dont la logique de concentration densitaire permet de faciliter la mise à disposition et la gestion de documents ; il est évident que le modèle de centres densitaires a largement prévalu au cours des vingt à trente dernières années en matière de documentation. Mais aujourd'hui l'espace numérique de l'information-documentation se construit sur le principe de la décentralisation. Comme le dit Huitema dans son ouvrage "Et Dieu créa l'Internet", le réseau met l'intelligence à la périphérie des systèmes. Le centre (dans son acception densitaire, centralisatrice) perd sa raison d'être et on cherche en vain ce centre sur Internet. Dès lors devient-il intéressant et utile de rechercher le ou les centres du terrain (selon l'acception purement géométrique, définissant seulement des points singuliers, des points de repère). Le travail professionnel documentaire et pédagogique sur l'espace numérique d'information-documentation sera de plus en plus celui du traçage des lignes du terrain de jeu, du repérage des points singuliers utiles, les professionnels documentalistes-éducateurs devenant les nouveaux géomètres de cet espace de l'information et de la connaissance.

    De la notion de centre concentrationnaire, on peut alors passer à celle de barycentre, notion qui donne une gravité certaine à l'affaire. Barycentre, centre de gravité, point subtil où s'équilibrent les forces en présence, point de stabilité et de sérénité. Mais paradoxalement ce barycentre singulier n'a pas plus de poids que n'importe lequel des autres points de l'espace considéré et au fond, il n'est qu'un point parmi d'autres, aussi banal en apparence que les autres. Sa "gravité" est celle du carrefour, de la rencontre, de l'équilibrage des forces. Ainsi le BCDI, Bary-Centre d'Information et de Documentation, pourrait-il devenir ce point singulier où se réalise un équilibre (stable-instable) des pressions de l'information, de documentation et de la connaissance. Equilibre dynamique aussi, comme celui de la pratique du vélo, équilibre indispensable dans l'acte de formation et dans le développement de la connaissance. Non point l'équilibre pesant, étouffant de l'accumulation ou concentration, mais bien celui de la progression, du progrès par la maîtrise dynamique des forces et des mouvements en présence.

    Barycentre professionnel,... Ce qui est vrai pour l'individu "surfant sur le net" qui va devoir construire son propre dispositif de signets de sites Web utiles, ce qui est vrai pour l'apprenant qui va devoir chercher à s'appuyer sur certains points de gravité et de stabilité sur la "toile", est tout aussi vrai pour le professionnel de l'information-documentation dont le métier va devoir changer en profondeur. Au principe d'accumulation-concentration documentaire (légitime dans un contexte de pénurie ou de difficulté d'accès aux sources d'information) va progressivement succéder celui de la gestion fluide, sélective, intelligente du trop plein (la surabondance renforce indiscutablement le besoin de sélection, de repérage, d'élimination). Aux bases de données centralisées vont succéder les mises en relation de pages Web originales et utiles. Il va falloir passer d'une gestion de stocks à une gestion de flux, s'intéresser tout autant à la circulation des info-documents et à la communication interpersonnelle et inter-groupes qu'à la compilation besogneuse des artefacts documentaires.

     Le changement sera encore plus profond pour ceux des professionnels qui travaillent dans un contexte éducatif. Dans leur cas, l'équilibre barycentrique conduira certainement à un repositionnement "between", à mi-chemin entre le documentaire et l'éducatif, nouveau terrain de pratiques professionnelles originales que l'on commence à voir poindre dans l'enseignement à distance et dans la formation continue assistée par les réseaux électroniques. Du documentaire à l'éducatif et de l'éducatif au documentaire, une mixité, une hybridation de concepts et de pratiques, fertilisation croisée de l'investigation et de l'apprentissage.

4 - Un espace-temps ubiquitaire : local-distant, synchrone-asynchrone

Le point de vue d'un praticien averti et inconditionnel de l'Internet qui s'interroge sur les conséquences des technologies du numérique et des réseaux sur la documentation d'une part et sur la formation d'autre part est de considérer a priori celles-ci de façon positive, mais selon une philosophie fonctionnelle (que puis-je en faire vraiment de ces technologies?).

    Un nouvel espace-temps de l'information-documentation, mais aussi de l'éducation-formation est en train de prendre corps. Il se concrétise par des investissements considérables réalisés en certains points de la planète (USA, Australie, pays nordiques,...) pour équiper les traditionnels lieux de formation en centres de ressources appropriés permettant l'accès au réseau et favorisant des pratiques pédagogiques originales : "collecticiels" d'apprentissage, éducathèques, consortiums pour l'enseignement à distance ou pour l'enseignement assisté par le réseau, tutorat électronique, ...

     L'accès aux ressources utiles est bien entendu au coeur de ces nouveaux dispositifs. Mais ce qui change par rapport aux traditionnels centres de ressources, c'est que ces dernières n'ont pas besoin d'être physiquement présentes sur le lieu de la formation ou de l'apprentissage. elles sont accessibles, point c'est tout et peu importe le lieu où elles sont stockées. L'essentiel, c'est qu'elles existent et que l'on puisse y accéder.

    Dialectique du local et du distant. Espace infiniment élargi produisant des effets nouveaux liés à la diversité des sources ou ressources concernées (diversité linguistique, diversité culturelle, diversité des points de vue). L'homme, l'enfant, l'apprenant sont très vite plongés dans une multidimensionnalité de la ressource accessible et donc confrontés à la nécessité de la comparaison et de l'évaluation. A travers l'accès à distance et la délocalisation des sources et ressources, on découvre aussi que le reste du monde existe. La vie n'est pas tout-à-fait celle que reflètent les seuls manuels scolaires ou celle que décrivent de façon appliquée les professeurs de l'établissement. Il va donc falloir cartographier et évaluer tout cela, identifier ce qui est vrai ou ce qui ne l'est pas, ce qui est de parti pris et ce qui est plus objectif. Il va falloir relativiser la perception que l'on a de sa propre influence (ou de celle de sa propre culture). Elargissement considérable des possibles et en même temps risque de construction d'une culture en patch-work, d'où le rôle indispensable des accompagnateurs du développement des apprentissages, qu'ils soient professeurs ou documentalo-formateurs.   

    L'autre dimension, celle du temps, est peut-être plus troublante et plus préoccupante encore. Le temps numérique, le temps du réseau sont d'une toute autre nature que le temps de la salle de classe ou celui de la bibliothèque (de même que le temps de l'eau qui coule et se recycle diffère profondément du temps des stratifications rocheuses).
 
    Accélération à l'évidence des échanges, raccourcissement phénoménal des temps de transmission des messages électroniques, réponses quasi instantanées aux questions posées, etc. : la numérisation des info-documents et la circulation de ceux-ci à travers les réseaux électroniques conduit à la suppression des pesanteurs des traditionnelles intermédiations (qu'il s'agisse de l'édition des revues spécialisées, de la consultation des systèmes documentaires, ou encore de la fabrication des supports pédagogiques de formation). Pour l'apprenant comme pour l'enseignant ou pour le documentaliste, ce nouveau temps court de l'accès aux ressources modifie les pratiques, induit de nouvelles exigences, accentue le fossé entre les "lents" et les "rapides".

    Mais paradoxalement, à côté de ce rétrécissement apparent et quelque peu stressant du temps numérique se manifeste une tendance inverse, originale et riche à la désynchronisation de l'action sur et par le réseau. Contrairement à la dureté de l'appel téléphonique qui exige réponse immédiate (véritable intrusion sauvage dans la vie de l'autre), la messagerie et la communication électroniques permettent le choix du temps de l'action et de la réaction, donnent du temps pour la maturation de la réflexion, rendent possibles la dissociation ou désynchronisation des événements. Cette communication asynchrone (mais qui n'empêche pas la communication synchrone dans l'urgence) et ce temps choisi dans la réflexion-action sont d'une grande utilité dans et pour les démarches d'investigation et d'apprentissage. Ainsi se multiplient de nouvelles formes originales de tutorat électronique qui permettent à chacun d'enseigner, d'informer, de s'informer ou d'apprendre à son rythme. De même peut-on envisager d'autres formes de capitalisations individuelles et collectives d'informations et de connaissances basées sur l'usage de dispositifs et constructions électroniques favorisant l'émergence de nouveaux espaces-temps de l'apprentissage.

    La communication numérique, incontestablement ubiquitaire, est aussi l'instrument privilégié de développement de nouveaux rapports entre l'individu et le groupe. Possibilité d'individualiser à l'infini, mais aussi possibilité de pratiquer des démarches collectives de partage et d'échange : les techniques de réseau (group-ware notamment) permettent en effet de jouer sur deux tableaux et de gagner en efficacité tant par l'approfondissement individuel et personnalisé des informations et connaissances acquises que par la mise en commun des interrogations, des observations et des progrès. Cette perspective plutôt innovante des collecticiels et des collaboratoires se fonde sur un usage intelligent des interactions entre les individus et les groupes et met en valeur la dimension créative de l'acte d'information comme de celui de formation dès lors que cet acte s'appuie sur l'échange, le partage et l'enrichissement mutuel.

 5 - Autrement documentaliste, délibérément médiateur et formateur

   L'explosion récente de l'information numérique, des réseaux (Internet), du multimédia ne laisse pas indifférents les professionnels de l'information et de la documentation. La profession s'efforce de s'adapter rapidement à ce nouvel environnement. Jamais la formation continue n'a été aussi vivement sollicitée pour permettre les indispensables mises à niveau face à l'arrivée d'Internet, du cédérom, du group-ware. Les programmes de formation initiale pour les documentalistes connaissent de véritables mutations. Mais il serait faux ou réducteur de penser que seules sont concernées la connaissance et la maîtrise des nouvelles technologies ; s'il faut certes apprendre très vite à utiliser les fonctionnalités d'Internet, il est plus important encore de prendre du recul par rapport à l'arrivée de ces nouvelles technologies et de se préparer à exercer autrement son métier de documentaliste.

   Les technologies numériques facilitent l'appropriation directe, immédiate, de l'information par l'individu qu'il soit dirigeant d'entreprise, ingénieur, étudiant ou simple citoyen. L'information devient accessible (en théorie du moins) sans qu'il soit nécessaire de passer par un système complexe de médiations-écrans. Dans ce contexte, on peut se poser la question de l'avenir du professionnel bibliothécaire ou documentaliste (un article récent d'une revue spécialisée titrait de manière provocatrice "Les agents intelligents de recherche vont-ils remplacer les documentalistes?"). Au fond, quel doit être désormais l'apport du professionnel, quelle peut être sa valeur ajoutée?

   Une première réponse réside dans le constat même de l'émergence d'une société de l'abondance informationnelle. Plus l'information sera aisée à produire et à obtenir, plus cette information sera universellement abondante, voire-même surabondante, plus se fera sentir le besoin de maîtrise de ce trop plein. On imagine difficilement un médecin ou un dirigeant d'entreprise passer l'essentiel de son temps devant un écran à "surfer" sur les sites Internet, même s'il lui est très facile de le faire. Le besoin de médiation intelligente sera la clé du problème du futur du professionnel de l'information-documentation. Cette médiation professionnelle peut prendre de multiples formes : sélectionner, évaluer, recommander les sources et ressources pertinentes, créer les outils d'orientation efficaces (les panneaux indicateurs du nouvel espace numérique), créer des liens entre les multiples documents et constituer des "hyperdocuments" de référence, creuser des sillons privilégiés pour des cheminements économiques sur la "toile", mettre plus généralement en relation des sources et des hommes, voire-même des hommes et des hommes, créer les espaces et les temps de la rencontre fertile des idées des uns et des autres.

   Cette médiation professionnelle suppose bien sûr que l'on connaisse de mieux en mieux les besoins des hommes et des groupes pour lesquels on travaille, comme l'on doit aussi connaître de mieux en mieux les multiples sources et ressources utiles. Elle suppose encore que l'on maîtrise les méthodes et les techniques de la médiation (électronique ou non), que l'on soit capable d'intégrer ces "turpitudes professionnelles" (du traitement des documents à la navigation sur la "toile") dans les projets de l'institution que l'on sert et dans un management global des ressources disponibles.

   Plus spécifiquement émergent de nouvelles exigences à l'égard du professionnel de la documentation dans le contexte du développement de l'information numérique. C'est notamment celle de la nécessaire prise de recul par rapport à la seule pratique instrumentale du ou des métiers. Une profession ne se définit pas par ses outils, sa légitimité se fonde sur son utilité sociale. A partir de là, il convient de s'interroger sur le sens de l'activité professionnelle déployée et de redéfinir les valeurs concernées. Cette quête du sens est au fond au coeur de la mutation de la profession, l'information numérique et les réseaux renforçant cette nécessité de bien s'ancrer sur le sens des objets manipulés (même s'il faut aussi gérer les artefacts dans leur stricte matérialité).

   Une autre exigence, une autre attente, s'exprime aujourd'hui sous la forme d'un nécessaire accompagnement de nature méthodologique et pédagogique des démarches d'information des divers acteurs de la société. Le professionnel de la documentation doit ainsi contribuer au développement d'une culture de l'information que chacun doit pouvoir acquérir. Au premier degré, c'est apprendre à s'informer : de nombreuses réalisations, dans différents milieux, montrent la voie même si les résultats ne sont pas toujours à la hauteur des ambitions. Plus globalement, c'est devenir un citoyen responsable de la nouvelle société de l'information, ce qui veut dire changer ses modes de relation à l'information et donc aux autres et aussi connaître les règles du jeu du nouvel espace de communication (droit, éthique, ...).

6 - Information et formation : une simple différence de virtualité?

    Cette dimension formate de la médiation professionnelle est patente et traditionnelle pour les documentalistes intervenant dans les établissements d'enseignement (lycées et collèges comme universités ou grandes écoles). Plusieurs rencontres récentes ont abondamment explorées la réalité de cette dimension pédagogique de l'intervention des professionnels de la documentation et de nombreuses publications relèvent les efforts faits depuis une vingtaine d'années pour disposer en France d'un cadre formel pour le développement de telles approches (CDI, CAPES de documentation, URFIST,...). Mais cette dimension formative prend un relief tout particulier dans le contexte de l'information numérique et des réseaux et sans doute convient-il de repenser assez en profondeur les modalités des interventions professionnelles et pédagogiques (et d'innover).

    Au-delà de la stricte transformation des pratiques documentaires de base (chercher des informations dans un espace fondamentalement ouvert comme Internet requiert d'autres compétences que celles mobilisées pour retrouver des références dans des bases de données fermées), il faut repenser l'insertion du CDI et du professionnel de la documentation dans les nouvelles démarches d'apprentissage qu'autorisent le réseau et le multimédia. Il faut désormais mobiliser de nouveaux "espaces-temps" de ressources, décentraliser l'accès à celles-ci. Il faut articuler navigation dans les cyberespaces numériques et structuration du développement des savoirs, et cela de façon interactive, individuelle et collective, tutorée et libre. Il faut assurer la capitalisation des découvertes et des apprentissages comme aussi le partage enrichissant des progressions et des progrès. Fluidifier la pensée par la consultation horizons documentaires les plus vastes, les plus éloignés, les plus divers ; mais structurer aussi cette pensée, donner du sens aux choses vues et apporter la nécessaire rigueur que nécessite la construction permanente du savoir.

    Jamais la distance entre information et formation, entre documentation et enseignement n'aura été aussi ténue, au point que l'on peut se demander s'il est encore sain de distinguer fonctionnellement des métiers qui visent au fond la même finalité. Certes, on peut rétorquer que l'enseignant enseigne sa discipline et que le documentaliste est un fournisseur, généraliste, de ressources documentaires et donc, que de ce point de vue, on est bien en face de deux métiers différents avec deux modalités différentes de la démarche d'apprentissage. Mais, vu de Sirius, est-ce aussi évident, surtout à l'heure du numérique, des réseaux et du virtuel? Quelles pourraient être à l'avenir les structures qui devraient assurer le transfert des savoirs et comment devraient s'articuler à l'intérieur de celles-ci les fonctions indissociablement complémentaires d'accès aux ressources et de structuration de la pensée et de la connaissance?

    Dans le contexte de la formation continue, dans celui de l'enseignement à distance, on commence à percevoir les premiers signes d'une nouvelle approche plus intégrative des composantes d'information et de formation. Des travaux récents menés aux USA montrent de même que les connaissances acquises par les étudiants à l'issue de leur cursus universitaire proviennent désormais majoritairement de la libre consultation des ressources disponibles sur les réseaux de type Internet. Il est plus que temps d'abandonner certains schémas d'organisation et de fonctionnement de notre système éducatif qui nous empêchent de profiter des potentialités des réseaux et du multimédia et d'innover. Les professionnels de la documentation, sans doute enfermés dans des logiques de même nature, doivent, autant sinon plus que d'autres, repenser leur rôle et leurs activités, inventer de nouvelles pratiques professionnelles en profitant au maximum des richesses du nouvel espace numérique.

7 - Références utiles, textes complémentaires

Evolutions des technologies et des métiers de l'information-documentation

Technologies, usages et management de l'information : regard historique et prospectif; impact sur les hommes et la société / Michel (Jean). - Communication au séminaire international de Kotor (Yougoslavie), juin 1996

Nouvelle culture, nouvelles professions / Michel (Jean). - Cahiers Pédagogiques, mars/avril 1995, N°.332-333, p. 34-36

Comprendre et agir ensemble : le sens de la réflexion prospective des professionnels de l'information et de la documentation / Michel (Jean). - Documentaliste - Sciences de l'information , novembre-décembre 1995, vol. 32 N°.6

Développement de la culture de l'information Conférence des Grandes Ecoles - S'informer pour se former et agir. - Paris, La Documentation Française, 1987, 173 p.

From engineering information to engineering education / SEFI - European Journal of Engineering Education, numéro spécial, vol. 12 (2), 1987.
UNESCO - PGI - Principes directeurs pour la formation des ingénieurs à la maîtrise de l'information spécialisée. - Paris, UNESCO - PGI 92/WS/4, 1992, 131 p.

MESR et UNESCO - Former et apprendre à s'informer. Pour une culture de l'information - Paris, ADBS, 1993, 128 p.

Manifeste ABCD pour la culture de l'information / ABCD. -Documentaliste Sciences de l'Information, 1996, vol. 33, N°.4-5, p. 222-223.

Pour une culture de l'information. Les centres de documentation à visée pédagogique : les CDI, un "cas d'école" / Mollard (Michèle). - Documentaliste - Sciences de l'information , novembre/décembre 1996, vol. 33 N°.6, p. 275-279

Une politique et des partenariats pour le développement de l'infoculture - L'information au coeur d'une nouvelle solidarité / Michel (Jean). Colloque UNESCO "Infoéthique", Monte-Carlo, 10-12 mars 1997.

Les Nouvelles technologies pour l’entreprise : le point sur la question; Université de Lille III.

Nouvelles technologies de l'information, nouvelles pratiques pédagogiques

L'information au coeur de la transformation des systèmes de formation : le cas des Ecoles d'ingénieurs / Michel (Jean). - Actes du Colloque TRANSINFO 96, à paraître à l'ADBS, 1997.

Le cours électronique EDUCATE : ou comment former, via Internet, à la maîtrise des méthodes et outils de l'information scientifique et technique / Michel (Jean). - Communication à la journée d'étude sur Internet, ADBS, Rennes, 10 avril 1996

Another Look at Engineering Education : From Information to Knowledge / Michel (Jean). - Australasian Journal of Engineering Education, 1995, vol. 6. N°.2, p. 115-124

Un passeport documentaire de l’école à l’université, CRDP du Languedoc Roussillon

Pierre Lévy. Cyberculture document ubiquitaire et éducation. Document numérique, vol n° 1, n°1, 1997, p. 99 - 110.