Le baccalauréat STG : l'ambition d'une réforme

Présentation des travaux du GEPS Économie et gestion

Alain BURLAUD[1] & Jacques SARAF[2]

Les deux interventions permettent de mieux comprendre l'esprit des programmes des classes de première et terminale STG. Elles s'organisent autour des grands thèmes suivants :

  • une mise en perspective historique ;
  • un diagnostic et un bilan de la situation actuelle ;
  • les grands débats politiques, scientifiques et pédagogiques ;
  • les moyens d'accompagnement d'une réforme.

Le baccalauréat STT, tel qu'il résulte de la réforme de 1992, a été globalement un succès. Il a permis d'accueillir un grand nombre d'élèves (c'est le deuxième baccalauréat après la série S par le nombre de candidats), très largement issus de milieux moins favorisés que ceux qui fréquentent les séries générales, et leur a permis dans une très large proportion de poursuivre et de réussir des études supérieures débouchant sur un emploi (la plupart préparent un BTS, diplôme fortement recherché sur le marché du travail). Ces succès sont d'autant plus remarquables que le baccalauréat STT, créé en 1992, a dû trouver sa place entre le baccalauréat ES et les baccalauréats professionnels.

Ce satisfecit n'exclut toutefois pas des améliorations :

  • Amélioration du positionnement de cette série technologique au sein du système éducatif.
  • Amélioration de la contribution de la série à la formation des lycéens.

Les évolutions en cours, initiées par la volonté de faire du baccalauréat STT une voie originale vers la poursuite d'études supérieures mieux repérée comme voie de réussite, conduisent donc à une révision des programmes et des méthodes pédagogiques.

Choix politiques

L'idée directrice ayant structuré notre démarche est le principe de l'égale dignité des voies de formation. Ce principe se décline en quatre sous-objectifs :
 

Devenir une voie d'excellence tout en restant un recours

La précieuse contribution de lavoie technologique à la mobilité sociale doit évidemment être préservée. Mais, s'il est plus nettement démontré qu'elle prépare aussi bien que les séries générales à la poursuite d'études supérieures, elle doit accéder à un statut lui permettant de devenir aussi une voie d'excellence tout en évitant une inflation d'élèves en situation "d'incertitude scolaire" quant à leur orientation.

Avoir pour les séries technologiques un projet éducatif large

L'apport des disciplines technologiques est parfois mal compris et souvent confondu avec l'apprentissage d'une profession. L'étude du droit, de l'économie, de la gestion et de l'informatique peut et doit, au delà de la découverte de ces disciplines, contribuer à l'éducation citoyenne de l'élève et "lui faire acquérir des méthodes de travail intellectuel nécessaires à la poursuite d'études"[3].

L'éducation à la citoyenneté et la formation de l'esprit par la technologie (par opposition à la formation à la technologie)[4] constitue à nos yeux un objectif majeur nécessitant un investissement pédagogique important.

Préparer à un accès à toutes les études supérieures juridiques, économiques ou de gestion

Différentes solutions peuvent être envisagées en particulier par une préparation intensive des élèves de terminale à la poursuite d'études(apprentissage de la prise de notes, de l'auto-formation à partir d'ouvrages, etc.) et aux approches déductives pour une meilleure intégration en DEUG.

Proposer en option une initiation à la gestion à l'ensemble des filières générales et technologiques

De nombreux métiers, aujourd'hui, exigent une double compétence, notamment un couple "gestion + autre discipline". La première ouverture en ce sens pourrait être l'introduction d'enseignements de gestion, sous une forme à définir, dans les filières de sciences et technologies industrielles[5]. La gestion pourrait apporter les outils d'une meilleure compréhension de l'environnement économique et une aide à l'orientation pour la poursuite d'études. La seconde ouverture consisterait à faire la même proposition, sous forme de cours optionnels, aux différentes filières de l'enseignement général : scientifique, littéraire, économique et social[6].

Débats scientifiques et pédagogiques
 

Approche disciplinaire ou transversale ?

Les problèmes de gestion réels mettent en scène des objectifs multiples et ambigus et de nombreuses contraintes, excluant une approche strictement mono disciplinaire. La pratique repose sur des compétences disciplinaires conjuguées avec la possibilité de coopérer avec des spécialistes des autres fonctions. Notre expérience pédagogique est insuffisante pour préparer à la coopération rendue nécessaire par la spécialisation. Seule une pédagogie "de mise en situation" permet de satisfaire ce besoin.

Approche déductive ou inductive ?

L'approche déductive est dominante dans l'enseignement général[7]. Elle correspond à l'apprentissage de la logique dans des situations formalisables. Les "situations de gestion" ne sont pas formalisables ou modélisables de façon aussi "dure". Pour prendre une décision, la connaissance scientifique doit être doublée d'une certaine expérience, d'une intuition, d'une intelligence des situations concrètes, d'une approche créative pour dépasser les contradictions ou les contraintes. L'école doit mieux préparer à une double approche des problèmes : une étude rigoureuse qui emprunte souvent les outils des sciences dites "dures" et un jugement qui intègre les aspects qualitatifs, éthiques et humains. Dans l'enseignement scolaire, les travaux personnels, la découverte du "terrain" sont la meilleure réponse.

Enfin, la diversité des formes d'intelligence fait que certains élèves ont plus de facilités pour appréhender les problèmes par une démarche inductive, avec une économie de moyens formels, que par un raisonnement déductif ou, bien sûr, inversement. Rien ne permet non plus d'affirmer que l'une des formes d'intelligence soit supérieure à l'autre. Il est donc normal que l'école permette à chacun de trouver le chemin qui lui convient dans le respect d'une "égale dignité".

 Le savoir appliqué ou lié à une pratique n'est pas une forme dégradée du savoir théorisé. La complexité du réel est comparable en niveau, tout en étant de nature différente, de celle du modèle.

Professionnaliser ou théoriser ?

La gestion étant à la fois une discipline et un métier, son enseignement souffre d'une ambiguïté. Faut-il préparer directement et exclusivement à la vie professionnelle ou faut-il utiliser la gestion (mais aussi le droit, l'économie et l'informatique) pour former l'esprit en vue d'une poursuite d'études, éventuellement dans d'autres domaines ?

Il faut aujourd'hui laisser l'enseignement strictement professionnel aux baccalauréats professionnels et faire des enseignements technologiques d'économie et gestion les outils d'une préparation à une poursuite d'études et aussi, plus généralement, d'une éducation à la vie en société.

La liaison entre enseignement scolaire et enseignement supérieur doit être souple et permettre le plus possible les changements d'orientations. Il serait en effet particulièrement regrettable que, dès la classe de seconde, les élèves aient à se déterminer de façon définitive sur le choix de leurs études supérieures et, ultérieurement, de leur métier. Certes, l'éventail ne peut rester complètement ouvert jusqu'à la classe de terminale, mais il convient de le laisser ouvert le plus longtemps possible et le plus largement possible[8].

La formation à la gestion peut-elle se faire "sur le tas" ?

Dans l'esprit de nombreux enseignants, en particulier, des disciplines générales, la gestion reste quelque chose de mal défini, n'exigeant d'aptitudes ni dans les disciplines scientifiques, ni dans les disciplines littéraires. C'est donc vers la gestion que seront aiguillés les élèves moyens, voire médiocres en tout, indépendamment de leur motivation.

La vie tolère de multiples voies d'accès à un métier et à une place dans la société, dont l'apprentissage "sur le tas". Mais la plupart de ceux qui, en France ou à l'étranger, exercent des fonctions de gestion, à différents niveaux, y ont été préparés par le système éducatif initial ou par la formation continue.

Choix pédagogiques

Les choix pédagogiques qui sont faits ici sont largement déterminés par différentes contraintes liées :

  • aux disciplines ;
  • aux choix politiques exposés précédemment ;
  • à l'héritage des pratiques antérieures ;
  • au contexte social ;
  • aux limitations des moyens.

Apprendre à apprendre

Dans la mesure où le baccalauréat STG doit plus préparer à la poursuite d'études qu'à l'entrée immédiate dans la vie professionnelle, il faut "privilégier le développement des modes de pensée par rapport à l'acquisition des savoirs", autrement dit, il faut apprendre à apprendre. Cela doit être complété par l'idée qu'il est préférable de former des esprits plutôt que de faire accumuler des connaissances.

Valoriser une pédagogie inductive

Les disciplines générales et, plus particulièrement les mathématiques, privilégient[9] une approche déductive, partant du concept général et abstrait pour comprendre une situation particulière. Or "la pédagogie inductive (…) constitue la base essentielle des voies technologiques et professionnelles".

Le système éducatif doit permettre une progression selon deux voies différentes étant donné que l'expérience de la vie n'a jamais permis de démontrer la supériorité de l'une sur l'autre.

La valorisation de la pédagogie inductive passe par une meilleure coopération des disciplines générales et technologiques.

Assurer la complémentarité des enseignements technologiques et généraux

"Le programme de mathématiques (dans les séries technologiques) était resté une fraction du programme des séries générales, le programme de français suivait la même inclinaison, idem pour l'histoire, (…) Or, en dessous d'un seuil, la pratique mathématique n'est plus une école de logique, la pratique littéraire perd sa vertu d'apprentissage du langage et de la communication […]."[10]

On comprend que les enseignants des disciplines concernées aient quelques réticences à prendre le risque d'avoir à livrer à des élèves un digest ou les best of de ce qu'ils ont pour vocation et pour ambition d'enseigner. De plus, ils peuvent craindre une instrumentalisation, une dégradation utilitariste inacceptable de leur discipline. Ces programmes sont maintenant rénovés ou en cours de révision.

Inversement, l'enseignement technologique doit faire un pas supplémentaire vers une formalisation des techniques, s'il veut mériter son nom et sa place de point de départ pour des études supérieures. Les programmes peuvent et doivent introduire cet échange entre disciplines. Mais s'il n'y a pas l'occasion d'un travail collectif entre enseignants, les programmes proposés risquent d'être naturellement dénaturés !

Proposer un véritable enseignement de management en première et terminale

Le management est une discipline scientifique avec ses concepts et ses méthodes. Il permet de mieux mettre en perspective les enseignements portant sur les aspects fonctionnels de la gestion : comptabilité, marketing, etc...[11]. Il est apparu nécessaire que le cursus de formation STG intègre un enseignement de référence permettant de fournir aux élèves une représentation structurée des organisations et de leur fonctionnement, d'identifier leurs logiques de gestion et de mieux situer les apprentissages de la spécialité choisie.

Élargir et approfondir les usages des technologies de l'information dans les enseignements

Les technologies de l'information sont un outil essentiel notamment pour toutes les disciplines juridiques, économiques et de gestion. La consultation des bases de données et la recherche documentaire sur Internet, la bureautique pour le traitement des données (tableur, gestionnaires de bases de données, traitement de textes), la recherche et l'organisation de l'information sur les réseaux, constituent une compétence de base. Or ces outils ne sont pas seulement une mécanisation d'opérations manuelles destinée à faire gagner du temps. Ils ont aussi un effet structurant tant sur les contenus que sur les modes de pensée ou les démarches intellectuelles et les méthodes de travail.

Moyens d'accompagnement de la réforme des programmes
 

La réforme des programmes proposée n'est pas une simple mise à jour des contenus. Il s'agit de se différencier clairement des filières professionnelles et de préparer les élèves à une poursuite d'études supérieures aussi bien courtes que longues. De ce fait, des moyens d'accompagnement et de formation des enseignants sont indispensables au risque de voir dénaturer cette réforme.

La consultation du corps enseignant avant l'adoption des nouveaux programmes

En paraphrasant le titre d'un célèbre ouvrage de Michel CROZIER, nous pensons qu'on ne change pas un programme (seulement) par arrêté[12]. Sans l'adhésion des enseignants chargés de la mise en œuvre, cette réforme sera détournée de son objectif, dénaturée. En conséquence, il a été tenu le plus grand compte des remarques formulées par les professeurs lors de la consultation organisée sur les nouveaux programmes.

Le rapprochement des enseignants du second degré et de l'enseignement universitaire

Dans la mesure où nous proposons un baccalauréat préparant à la poursuite d'études supérieures longues ou courtes, il faut établir un continuum entre le lycée et l'université. Cela suppose bien évidemment des contacts entre les enseignants des deux catégories d'établissements. Il faut faire connaître les contenus de la nouvelle série STG aux enseigants du supérieur, favoriser les échanges entre les professeurs d'Économie et gestion de l'enseignement supérieur et du secondaire.

La formation des enseignants du second degré

Les changements technologiques et sociaux accélérés et leur impact sur nos disciplines sont importants. De plus, la formation continue est aujourd'hui reconnue comme une nécessité dans tous les métiers. Il est donc impensable que les professeurs des lycées en soient privés, quelle que soit la discipline. L'auto-formation à partir des revues scientifiques et des ouvrages a des limites.

L'expérience professionnelle des enseignants de gestion

Peut-on enseigner la gestion sans une pratique professionnelle ? Henry MINTZBERG[13], pense que non. Selon lui, il faut une expérience des organisations (marchandes ou non marchandes), une immersion pour en comprendre la gestion, le management, le fonctionnement, les mécanismes de prise de décision. A défaut, cette discipline est généralement réduite à des techniques privilégiant les méthodes quantitatives et privées des dimensions humaines qui, dans la réalité, sont essentielles. Or le corps enseignant n'a pas toujours une expérience significative de la gestion. Nous rappelons que le CERPET offre en matière de stages en entreprises de précieuses ressources et nous insistons beaucoup pour que les professeurs d'économie et gestion puissent, sur la base du volontariat, bénéficier au moins une fois dans leur carrière, d'un congé sabbatique d'une année pour occuper des fonctions opérationnelles ou de conseil dans une organisation privée ou publique, marchande ou non marchande[14].

Grandes lignes des programmes

Dans la mesure où l'objectif n'est pas d'assurer une formation professionnelle, l'apprentissage du droit, de l'économie et de la gestion est un instrument au service d'une préparation à la poursuite d'études supérieures courtes ou longues. L'objectif peut s'analyser en trois composantes :

  • apporter des connaissances disciplinaires en droit, économie et gestion pour nourrir les réflexions des élèves ;
  • former des citoyens dotés des moyens de comprendre les situations réelles, de se situer dans la société et d'agir sur elle ;
  • préparer à la poursuite d'études grâce à une formation méthodologique complémentaire de celle apportée par les disciplines générales.


La formation méthodologique par les disciplines technologiques qui nous concernent permet d'identifier trois grandes étapes d'une démarche largement transposable :

  • Identifier le problème


Il faut savoir partir d'une situation concrète pour l'analyser de façon rigoureuse et identifier puis poser soi-même le problème. Cela passe par un mécanisme de réduction de complexité, lui-même assez… complexe.

  • Organiser ses connaissances

L'étude du problème posé suppose que l'on sache mobiliser les connaissances conceptuelles pertinentes mais aussi des connaissances factuelles qu'il faut savoir collecter et sélectionner, puis traiter et enfin interpréter.

  • Préparer l'action

Il faut savoir construire non pas une mais souvent des solutions alternatives, les argumenter, assurer la communication écrite et orale nécessaire à leur mise en œuvre. Il devra également connaître les limites des solutions.

Ces objectifs ambitieux concernent plus la méthode, la pédagogie, que les contenus formels des programmes.

Conclusion générale

Pourquoi ne pas s'être contenté d'une simple mise à jour des programmes et pourquoi avoir de plus larges ambitions ? Pour répondre à une demande que l'on peut résumer ainsi :

  • les qualités intellectuelles requises par la vie en société sont diverses et complémentaires ; elles doivent donc trouver à s'épanouir dans le système éducatif en empruntant une variété de chemins d'égale dignité ;
  • la possibilité effective d'une poursuite d'études réussie est un facteur essentiel d'intégration sociale fondée sur le mérite et le bien commun ; elle ne doit pas être prédéterminée par des choix ou des orientations plus ou moins impératives ayant lieu à la fin de la classe de seconde ni limitée de facto, pour ce qui est de la série STG, essentiellement aux BTS.

Le succès de la réforme proposée nécessite une profonde modification des attitudes et des comportements vis-à-vis de la série et vis-à-vis des disciplines qui en fondent les caractéristiques. Le succès de cette opération est subordonné à une forte mobilisation de tous les acteurs du système éducatif : les élèves et leurs familles, le corps enseignant, les corps d'inspection, les services centraux et déconcentrés du ministère.

Faire passer l'esprit de la réforme suppose de passer par la réforme des esprits.

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[1] Professeur titulaire de chaire du Conservatoire national des Arts et métiers, président du Groupe d'experts pour les programmes scolaires (GEPS) en économie et gestion.
[2] IGEN, doyen du Groupe économie et gestion, vice-président du GEPS.
[3] Groupe économie et gestion de l'inspection générale de l'éducation nationale : La série sciences et technologies tertiaires. Pour une diversification des réussites au lycée. Octobre 2000, p. 8.
[4] Cf. à ce sujet : DECOMPS Bernard : Une nouvelle ambition pour la voie technologique au lycée. Juin 2001, p. 26 et 27.
[5] Une proposition en ce sens est d'ailleurs faite par : DECOMPS Bernard : Une nouvelle ambition pour la voie technologique au lycée. Juin 2001, p. 66.
[6] L'enseignement de la gestion en série "économique et social" est actuellement limité à bien peu de choses.
[7] DECOMPS Bernard : Une nouvelle ambition pour la voie technologique au lycée. Juin 2001, p. 7.
[8] Principe de la "différentiation retardée".
[9] Il s'agit plus d'une tradition que d'une nécessité absolue liée à ces disciplines.
[10] Ibid. p. 13.
[11] Nous avons déjà souligné ci-dessus (cf. § 1.2.5.) la différence entre une technique et une technologie. Les disciplines que nous venons de citer, la comptabilité, le marketing, etc. peuvent être, selon le contenu et l'angle d'étude, aussi bien des techniques que des technologies. Dans le premier cas, celui de la technique, il s'agit d'une perspective purement instrumentale (par exemple, comment tenir effectivement les comptes d'une entreprise) alors que dans le second cas, la perspective devient scientifique (par exemple, exposer la théorie qui explique et donne une cohérence aux pratiques comptables).
[12] Le titre de l'ouvrage de Michel CROZIER est : On ne change pas la société par décret.
[13] Henry MINTZBERG est professeur de stratégie à l'Université McGill à Montréal.
[14] Un dispositif comparable existe dans l'enseignement supérieur avec les "congés pour recherches et conversions thématiques" (CRCT).