Lycée Bonaparte, Toulon

Comment rendre sensible et accessible la dimension spirituelle d'une œuvre religieuse à des élèves d'acquis différents et comment les amener à dépasser leurs propres convictions pour effectuer un travail personnel autonome dans le domaine de l'art religieux ?

COLLOQUE INTERNATIONAL ,15-16AVRIL 2002-05-08

ECOLE DU LOUVRE

Intervention du 15 avril/matin

AUJOURD'HUI en France

Travail en pluridiciplinarité

MONIQUE BOURGUET,Professeur Agrégé d'Histoire et licencié en Histoire de l'Art

CECILE BIENFAIT, Professeur certifié d'Education Musicale.

 

Intervention de Monique BOURGUET

PRESENTATION DU LYCEE BONAPARTE (Toulon)

- Lycée de centre ville, situé à côté du Musée d'Art et de la bibliothèque municipale.

- Le recrutement des élèves se fait dans des zones peu favorisées, mais il est ouvert pour l'option aux autres zones depuis sa création en 1994.

- Nous avons choisi la classe de 1ère L, constituée de vingt élèves en Histoire des Arts, âgés de 16 à 18 ans, la moitié des effectifs n'ayant pas suivi l'option en Seconde, donc sans acquis artistique spécifique.

- Nous travaillons en équipe pluridisciplinaire, et pour cette expérience une équipe à trois: professeurs d'histoire de l'art, de musique , en collaboration avec Monsieur le Conservateur en chef des musées de Toulon.

PROBLEMATIQUE ENVISAGEE

1) Comment rendre sensible et accessible la dimension spirituelle d'une œuvre religieuse à des élèves d'acquis différents, peu acoutumés à réfléchir aux problèmes religieux pour diverses raisons ?

2) Comment les amener à dépasser leurs propres convictions pour effectuer un travail personnel autonome dans le domaine de l'art religieux ?

OBJECTIFS ET STRATEGIE

Il a été envisagé deux formes de travail , guidé et non guidé, témoignant de leur sensibilité et de leur compréhension par une triple stratégie:

1) Une approche sensible, directe, sans préparation préalable, dans le cadre inhabituel du musée, à propos de deux tableaux différents: l'un « aimable », d'abord facile, concernant l'Ecole italianisante du XVIème siècle (« Vierge à l'Enfant avec Saint Jean Baptiste », de Francesco GRANACCI); l'autre, plus austère, plus énigmatique, concernant l'Ecole hollandaise de la même époque (« la Cuisinière » de l'Atelier deJoachim BUECKELEAR). Ce choix a été effectué en fonction du patrimoine local constitué par les réserves du musée.

2) Une approche guidée par un personnage nouveau pour eux, le Conservateur du musée, un professionnel de l'œuvre d'art.

3) Une approche en parallèle de deux extraits d'œuvres musicales, correspondant le plus possible à l'approche esthétique. La musique est utilisée ici comme clé de compréhension, de sensibilisation, et non comme simple illustration.

LES TABLEAUX ETUDIES

1) « Vierge à l'Enfant avec saint Jean Baptiste » de GRANACCHI (peintre florentain de la fin du XVème- première moitié du XVIème, élève de GHIRLANDAIO). Huile sur bois, 1.06 x 0.78.Non daté. Provient de la collection Campana, mis en dépôt en 1863 au Musée de Toulon.

Ce tableau a primitivement été attribué à SOGLIARI (ou SOLAGNI) jusqu'en 1983, mais à la suite des travaux du docteur Charles VON HOLST qui a publié une monographie sur GRANACCHI en 1994, il a été attribué sans réserve à ce dernier.

Beaucoup de tendresse se dégage de ce tableau, et un certain maniérisme.

Il représente l'idéal du quatrocento : proposer une nouvelle image du monde inspirée de l'exemple esthétique et philosophique de l'Antiquité, sans manquer aux exigences spirituelles du christianisme.

Il évoque l'atmosphère paisible de la campagne toscane à l'arrière plan, en équilibre avec la scène d'amour et d'harmonie du premier plan.

2) « La cuisinière », de l'Atelier de Joachim BUECKELEAR, peintre hollandais du XVIème siècle ( Anvers, 1530-1573). Huile sur bois, 1.05x0.74.

Ce tableau a été d'abord attribué à Pieter AERTSEN, oncle et maître de BUECKELEAR, jusqu'en 1983. Après restauration, on a retrouvé la date de 1586 et la notice faite à l'occasion des cent ans du musée a permis de l'attribuer de façon certaine à BUECKELEAR, à la suite de recherches dans les archives du Louvre et avec l'aide du Conservateur en chef du département.

L'œuvre originale se trouve au musée de Vienne. Une réplique identique se trouve au musée Bargouin de Clermont Ferrand.

Sur le tableau, au premier plan, une scène de victuailles ; au deuxième plan, une scène religieuse, occupant seulement un quart du tableau, illustrant l'évangile de Luc (X, 38-42, épisode de Marthe et Marie, voir texte ci- joint) .

Ce tableau comporte un mélange de sacré et de profane, avec le rejet du sacré à l'arrière-plan, véritable révolution au XVIème siècle où les richesses matérielles prennent le pas sur les richesses spirituelles. Le peintre se hisse ici au niveau de prédicateur, affirmant la force du dogme catholique face à la nouvelle spiritualité réformée des Provinces du nord qui formeront la Hollande au XVIIème siècle.

DEROULEMENT DE L'EXPERIENCE

1) Au musée:
- un temps d'observation a été laissé aux élèves. Pour le deuxième tableau, le texte de la Bible a été donné à chacun.

- la présentation des tableaux a été faite par le Conservateur et le contexte historique a été présenté par le professeur d'Histoire.

A l'issue de cette séance de une heure et demie , et à l'aide de notices photocopiées tirées du catalogue « le musée a cent ans », il leur a été demandé un travail autonome en deux temps et de deux types: faire le compte-rendu de la séance, suivi de leurs impressions personnelles; constituer un petit dossier d'œuvres religieuses de leur choix en les justifiant.

2) En cours de Musique
- écoute de deux extraits musicaux pour chaque tableau à deux reprises, une fois sans le texte chanté, une deuxième fois avec le texte chanté.

- les élèves doivent choisir un extrait pour chacun des tableaux en argumentant leur choix.

- Voir fiche technique musicale.

LES RESULTATS

L'expérience s'est avérée positive, malgré la réticence de deux ou trois élèves rebutés par le thème religieux et plus particulièrement hostiles à la référence biblique.

1) Le contact réel avec les œuvres a été apprécié, les élèves utilisant l'expression « une peinture en vrai ».

2) La sensibilisation a été réussie puisque ils ont été capables de choisir des extraits musicaux correspondant à leur perception des œuvres plastiques, transposant leur sensibilité plastique dans le domaine musical.

La beauté , l'harmonie et l'amour du premier tableau, la perception de l'indicible, du divin, même à leur insu, leur a permis de choisir un extrait musical aérien (voir fiche musicale).

Pour le deuxième tableau, qui les a rebutés, ils ont été sensibles au texte de Racine mis en valeur par la clarté de la déclamation chantée dénonçant la vanité du monde comme le tableau de BUECKELEAR qui, lui même, est une sorte de « vanité » par les taches noires sur la pièce de viande et l'aspect peu engageant des volailles embrochées.

3) Constat a été fait par les élèves de la nécéssité d'avoir des connaissances spécifiques pour la compréhension d' une œuvre énigmatique comme « la cuisinière »; le texte de la Bible leur a semblé capital.

4) Une partie de la classe sensibilisée par une visite à l'abbaye du Thoronet en classe de Seconde a mieux saisi la spiritualité des œuvres: architecture et beauté des chants grégoriens écoutés dans l'église avaient opéré un impact propice au travail sur ces tableaux.

Nous avons recherché le déclic plutôt que l'érudition.

CONCLUSION

Les élèves ont été capables de transposer une sensibilité d'un domaine plastique à un domaine musical en choisissant les extraits musicaux les plus appropriés: ce résultat nous a semblé plus important que les connaissances formelles, car c'était montrer leur intelligence personnelle d'œuvres religieuses, premier pas vers l'ouverture à l'art religieux et à la notion de tolérance.

Evangile selon Saint Luc, X, 38-42 ( Bible de Jérusalem)

38 Comme ils faisaient route, il entra dans un village, et une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison. 39 Celle-ci avait une sœur appelée Marie qui, s'étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. 40 Marthe, elle, était absorbée par les multiples soins du service. Intervenant, elle dit: « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur me laisse servir toute seule ? Dis-lui donc de m'aider ». 41 Mais le Seigneur lui répondit: « Marthe, Marthe, tu te soucies et t'agites pour beaucoup de choses; 42 pourtant, il en faut peu, une seule même. C'est Marie qui a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée.