Manuel numérique

Séminaire SDTICE, octobre 2008 : actes

En ligne

Apport de la recherche

Le manuel scolaire

Alain CHOPPIN, chercheur à l’INRP  maître de conférences des universités en Histoire de l’éducation, auteur du "Manuel scolaire, une fausse évidence historique" (1), rappelle que le concept de livre scolaire est récent et que sa complexité se manifeste dans sa terminologie foisonnante. Selon la langue, le terme utilisé renvoie à différentes caractéristiques :
· Contexte institutionnel.
· Fonction didactique.
· Contenu générique ou indifférencié.
· Contenu spécifique ou disciplinaire (grammaire, livre d’histoire, etc.).
· Nature des apprentissages (abécédaire, etc.).
· Forme matérielle liée à la main (maniabilité, disponibilité).
· "Autorité" du texte.

Le livre scolaire est un objet qui se caractérise, selon lui, par de multiples fonctions :
· Fondement initiatique de la lecture.
· Dépositaire de savoirs et de savoir-faire certifiés.
· Vecteur d’une langue et d’une culture (fonction idéologique).
· Outil d’enseignement et d’apprentissage (fonction instrumentale).
· Ressource documentaire textuelle, iconique, … (fonction documentaire qui apparaît plus tardivement dans son histoire).

Schématiquement, l’évolution du livre scolaire papier peut se diviser, selon lui, en trois périodes :
· Le primat de la fonction idéologique (1793-1875) : le manuel est l’objet d’un contrôle strict des autorités. Malgré les rapports mettant en avant des critères pédagogiques, les commissions de l’Instruction Publique trient les manuels d’après leur orientation politique. Le rôle d’uniformisation du système éducatif est dominant.
· Le développement de la fonction instrumentale (1875-1970) : en 1880, le choix des manuels est confié aux enseignants. La liberté de production acquise en 1793 est amplifiée par cette liberté de choix, puis d’utilisation de manuels par les enseignants.
· L’affirmation de la fonction documentaire (depuis les années1970), marquée par une part croissante de l’iconographie et de la couleur.

Depuis les années 1970, nous assistons à une hybridation des supports. Les éditeurs sont confrontés à un choix :
· Soit un manuel éclaté, car la multiplication des fonctions dévolues sont difficilement incorporables sur le support papier. Le manuel devient un support "multimédia".
· Soit intégrer au manuel l’ensemble des fonctions.
Le rapport Borne de 1998 (2) pose, à son avis, clairement la problématique de la conception du manuel. Est-il élaboré pour les élèves ou pour les enseignants ?
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(1) INRP. Histoire de l'éducation, n° 117, janvier-mars 2008, p. 7-56
(2) http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/994000490/0000.pdf

Vers une définition du manuel numérique

Pascale GOSSIN, docteur en sciences de l’information, professeur à l’IUFM de Strasbourg, auteur de "La lecture numérique : réalité, enjeux et perspectives" juge qu’une révolution du mode de diffusion des connaissances est avérée depuis dix ans.

Elle rappelle la définition du manuel papier qui énumère les fonctions inhérentes à ce type de livre :
"un manuel scolaire papier développe le contenu des connaissances à acquérir dans une discipline d’enseignement pour un niveau donné. Il propose généralement un cours complété par des documents (photographies, schémas, cartes, textes, références bibliographiques...) produits spécifiquement ou issus d’une reproduction. Diverses activités permettent notamment d’évaluer des acquis. Il adopte une démarche didactique spécifique."

Depuis les années 2000, elle souligne que trois types de manuel se développent :
- ceux qui relèvent d’une numérisation du manuel papier.
- ceux qui sont conçus pour fonctionner sur support numérique et sur support papier.
- ceux qui sont accessibles dans les ENT via des portails de ressources.

Elle note que des éditeurs comme Bordas ou Magnard ont choisi de numériser le manuel papier. Des fonctions basiques comme le feuilletage ou le zoom sont proposées sur un manuel disponible en ligne et sur cédérom. L’éditeur invite les établissements à fournir un manuel papier aux élèves destiné à la consultation au domicile. En classe, la version numérique est vidéo projetée par l’enseignant. L’innovation repose davantage sur le contenant que sur le contenu.

Elle relève que les éditions Hatier ont choisi une orientation différente. Le modèle allie le papier et le numérique. Un livre minimaliste propose un contenu ciblé, essentiel. Un site Internet complète l’offre par des documents iconographiques et multimédia, ainsi que par des exercices d’évaluation.

A son sens, les ENT sont un autre modèle de manuel scolaire puisqu’ils en peuvent en assurer la fonction documentaire. Des onglets renvoient vers des ressources disponibles, via un lien
vers le KNE, ou des liens avec des ressources éditoriales achetées (encyclopédie,etc.). Dans ce manuel, un module peut permettre aux enseignants de déposer des fichiers qu’ils ont euxmêmes
composés.
Les ENT offrent de plus des modules de communication et de vie scolaire (suivi scolaire, cantine, etc.). Cependant, ils sont vides de contenus et favorisent l’utilisation de documents
numériques en ligne.

Quantitativement importante, elle juge cette documentation en ligne qualitativement très inégale, du point de vue scientifique et pédagogique. Elle ajoute que les aménagements des locaux doivent être repensés en fonction du numérique.

Elle souligne que le manuel numérique ne permettra pas d’alléger les cartables et qu’il serait judicieux de repenser les demandes de matériel, hors manuels, formulées par les enseignants.

L’aspect novateur des livres numériques repose, selon elle sur l’hypertexte. L’élève doit d’abord être un lecteur avisé pour arriver sans difficulté à une hyper lecture. Une étude menée sur une population d’une centaine de lycéens de classe de 2nde a démontré leur difficulté à sélectionner des liens pertinents. Selon une autre étude, 25% des lycéens définissent l’hyperlecture en négation par rapport à la lecture, 10% relèvent des difficultés de mémorisation, 10% sont gênés par l’écran, 30% relèvent la notion d’approfondissement, caractérisant l’hypertexte. Pourtant les hypertextes regorgent de potentiel. La construction des manuels numériques doit, à son avis, s’élaborer autour d’eux.

La nécessité de l’utilisation des supports numériques en classe est, à son sens, acquise par les partenaires concernés. Elle pense que des pistes prometteuses apparaissent, mais qu’il faut réfléchir ces dispositifs en rupture complète par rapport aux dispositifs connus. Elle ajoute que des études ont démontré que l’absence de redondance entre l’oral et l’écrit est un gage d’efficacité, tout comme la brièveté des propos. L’institution scolaire est-elle prête à donner des cours de vingt minutes?

Réactions

Caroline TAMBAREAU, association les Clionautes, formatrice en IUFM demande à quand remontent ces études sur l’hyperlecture.

Pascale GOSSIN répond qu’elles datent de 2004.

Caroline TAMBAREAU rétorque que ces données ont changé. Les élèves deviennent hyperlecteurs. En quelques années, l’évolution a été très importante, du fait de l’initiation du grand public.

Pascale GOSSIN n’est pas convaincue. Selon elle, d’autres difficultés ne se lèveront pas simplement grâce à la pratique. L’apprentissage est primordial.

Anne DEHESTRU, Fédération PEEP est étonnée des doutes sur la possibilité d’alléger le cartable des enfants.

Pascale GOSSIN réplique que seul le modèle de l’ENT réduit à zéro le poids du cartable. A l’heure actuelle, selon elle, on ne sait pas quel format se développera le plus.

Catherine GABAY, conseillère de la technologie et des fournitures scolaires à l'Éducation nationale ajoute qu’une circulaire incite les enseignants à réduire leurs exigences avec des cahiers de 96 pages au lieu de 200 par exemple. Cependant, une grande part du poids des cartables résulte, selon elle, des ouvrages.

Fabien CREGUT, enseignant en SVT, académie Aix-Marseille souhaite savoir ce que signifie des cours de vingt minutes.

Pascale GOSSIN répond avoir donné ce chiffre arbitrairement. Mais, afin d’augmenter la performance, elle juge nécessaire de réduire la durée de transmission des connaissances.

Stéphanie VAN DUIN note que le numérique est surtout un complément utile et une valeur ajoutée. Il offre des opportunités propres telles que le multimédia et l’interaction. Mais un remplacement total n’est pas envisageable.

Pierre MATHIEU, CRDP du Limousin juge que le manuel numérisé est certainement le premier pas pour les enseignants, avant de se lancer dans le manuel numérique.

Pascale GOSSIN pense que la démarche sera longue.

Claude RENUCCI, CNDP estime qu’une question fondamentale n’est pas tant l’encadrement que la qualification de la ressource, et son indexation.