ATTENTION : ces archives ne sont plus tenues à jour, des liens peuvent être brisés.

Mémoire et traçabilité numérique

Louise Merzeau, chercheuse en SIC, analyse au cours d'une conférence les rapports entre mémoire et information à l'ère des technologies numériques. Son propos est organisé en quatre parties : la mémoire par défaut, les profilages, les oublis et les patrimonialisations des traces d'usage. La mythologie du flux née avec le développement du numérique soulignait la volatilité des informations associée à une certaine superficialité. A la peur de l'amnésie ont succédé la peur des traces et le droit à l'oubli.

Louise Merzeau est maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université Paris Ouest Nanterre La Défense, et membre du CRIS (Centre de recherche sur l'information spécialisée). Dans le cadre du cycle de conférences organisé en mars 2011 par l'ADBS PACA autour de la question  "L'Internet change-t-il le temps ?", Louise Merzeau choisit de mettre en perspective les mémoires et les traces.

Mémoires et traces

A l'ère du numérique, on assiste selon l'auteure à une inversion de modèle. La mémoire de l'homme étant limitée, le besoin de prothèses mémorielles se faisait auparavant ressentir avec la nécessité de conserver et de stocker les informations et les connaissances sur différents supports de peur qu'elles ne se perdent ou ne s'oublient. Aujourdhui, Louise Merzeau indique que tout se mémorise automatiquement sans qu'on le veuille ou qu'on le sache (traces déclaratives vs traces non-intentionnelles) . Elle évoque dans ce cadre les mémoires machiniques : nous laissons en effet quantité de traces sur les terminaux (cache, cookies, journaux) ainsi que sur les serveurs (logs). Les moteurs de recherche collectent également bon nombre d'informations au niveau de nos pratiques navigationnelles (adresse IP, date, machine, navigateur, plateforme utilisée, sites visités...). Ce bref aperçu permet d'affirmer qu'on ne peut pas ne pas laisser de traces, d'autant plus que nos activités sont enregistrées via des objets communicants comme  les téléphones portables, cartes à puce, liseuses. Les traces existent sous la forme de métadonnées : l'anatomie d'un tweet permet par exemple de voir les sous-couches informationnelles qui contribuent à l'automatisation de ré-écriture, aux renvois, à la lecture ou à la production et par la même à la viralité des traces et d'une certaine manière au constat d'infobésité.

L'individu profilé

La personne n'est plus un type, une catégorie socio-professionnelle, elle est désormais un réseau, une collection de traces : traces profilaires (ce que je dis de moi), navigationnelles (comment je me comporte), agissantes (ce que je dis et produis), calculées (données du système, nombre d'amis, de connexions).  Ces empreintes numériques que l'individu laisse sont détachables, mobilisables, calculables. Ce qui va les rendre opérantes plutôt que signifiantes c'est leur combinaison. Louise Merzeau opte à ce niveau pour le concept de token (singularité). Elle observe également un déplacement du modèle de la cible à celui du crible : ce qui compte maintenant, c'est ce qui est validé par un utilisateur, tout contenu publié devenant lui-même prescriptif. On s'inscrit pleinement ici dans une logique de signalement, de la recommandation et de l'attention. Dans ce contexte de capitalisation des traces, certaines plateformes comme Amazon constituent des bases d'intention. Le projet Open Graph de Facebook s'inscrit dans une même logique de rapatriement de données : l'individu devient "une valeur au sens monétisable et indexable", ce que confirme l'apparition des moteurs de recherche d'individus comme Webmii.

Droit à l'oubli

Louise Merzeau rappelle le projet de  Nathalie Kosciusko-Morizet concernant le droit à l'oubli numérique et la proposition d'un système de labellisation des sites. Un marché de l'oubli s'est d'ailleurs développé à ce sujet avec la création de services de gestion de l'e-reputation (veille, conseils juridiques). Plutôt que de penser uniquement à la loi, à la protection, à l'interdiction, Louise Merzeau préconise de partir des usages et de réinventer d'autres pratiques de l'oubli regroupées sous le terme de  "friches", évoquant l'idée d'un "métadroit à l'oubli" (Antoinette Rouvroy).

Patrimonialisation des traces

Certaines pistes sont mentionnées par Louise Merzeau visant à se réapproprier la mémoire numérique. Elle cite par exemple l'expérience de Photos Normandie . Il s'agit d'un travail sur des images photographiques d'archives publiques déposées sur Flickr afin de pouvoir aboutir à une meilleure indexation des images grâce à l'appui de la communauté. On constate dans ce cas précis un  croisement de plusieurs mémoires : publique, collective et privée. Certains internautes vont même jusqu'à revendiquer une exigence mémorielle, en archivant par exemple personnellement certains sites voués à disparaître pour des raisons économiques. Louise Merzeau rappelle justement à ce sujet l'activité de dépôt légal de sites web de la Bibliothèque nationale de France visant tous les types de publications diffusées sur l’Internet.


L'intégralité de la conférence de Louise Merzeau : ADBS

Louise Merzeau : Embedded memories : patrimonialisation des traces numériques (HAL-SHS)

Louise Merzeau : (re)-construire la mémoire de nos traces numériques

Antoinette Rouvroy : Le nouveau pouvoir statistique (Multitudes n°40)