Prix de la critique 2017

Jury

Le jury de ce prix était composé de personnalités éminentes du monde de la critique de cinéma :

  • Thierry Méranger : Les Cahiers du cinéma
  • N.T Bihn : Positif

Le trophée a été réalisé par les élèves du lycée Le Corbusier de Tourcoing (académie de Lille). 

Lauréats

Des prix de la critique ont été décernés à neuf des 1000 critiques publiées sur le site du prix.

Les lauréats

CATEGORIE LYCEES PROFESSIONNELS :

  • 1er prix : La classe de 1ère bac Pro gestion administration, lycée Charles-Gabriel Pravaz de Pont de Beauvoisin, académie de Grenoble : critique du film  "Sonita"
  • 2ème prix ex-aequo : Abdel El Moutaraji, Edouard Bontemps et Théo Hardouin, classe de 1ère COM, lycée Paul Emile Victor d’Avrillé, académie de Nantes : critique du film "Les oubliés".
  • 2ème prix ex-aequo : La classe de 1ère bac Pro Maintenance des véhicules, lycée professionnel Lavoisier de Brive la Gaillarde, académie de Limoges : critique du film "Moi, Daniel Blake".

CATEGORIE LYCEES GENERAUX :

  • 1er prix : Clara Monnain, Lycée Georges Colomb, Lure, académie de Besançon : critique du film "Moi, Daniel Blake".
  • 2ème prix : Nour Ghani, Internat d’excellence de Sourdun, académie de Créteil : critique du film "Le fils de Jean".
  • 3ème prix ex-aequo : Noémie Palardy, Anastasia Kiesslich et Pauline Daviet, lycée Léonard de Vinci de Montaigu, académie de Nantes : critique du film "Soy Nero".
  • 3ème prix ex-aequo : Clémentine Miconi, lycée Mézeray d'Argentan, académie de Caen : critique du film "Soy Nero".

CATEGORIE CRITIQUES LIBRES :

  • 1er prix : la classe de Seconde, lycée Edouard Belin de Vesoul, académie de Besançon : critique du film "Sonita".
  • 2ème prix : Gaetan Chiesura, lycée Boucher de Thionville, académie de Nancy : critique du film "Baccalauréat".

Critiques récompensées

LYCEE PROFESSIONNEL

1er prix : La classe de 1ère bac Pro gestion administration, lycée Charles-Gabriel Pravaz de Pont de Beauvoisin, académie de Grenoble.

Vers l'autre rive

Sonita c’est le colibri et l'étoile de mer, (et d'ailleurs, en Afghanistan, ce nom veut dire hirondelle, oiseau migrateur).

Pourquoi l’étoile de mer ? Dans une histoire qu'on m'a racontée, un enfant en sauve une parmi des milliers, et qu’est-ce que ça change ? Pour l'étoile sauvée, ça change tout.

Sonita, et elle seule parmi tant d’autres jeunes afghanes, va être sauvée d’un mariage forcé et de conditions de vie épouvantables.

Pourquoi le colibri ? Dans une autre histoire, le colibri veut éteindre un incendie de forêt avec son petit bec, c'est sa participation aussi dérisoire soit-elle !

Sonita, grâce à ses chansons, veut sauver toutes les filles qui sont menacées par cette situation.

Mais au fait, qui est Sonita ?

Sonita c’est le 5ème film que nous sommes allés voir et c’est le titre d’un documentaire sorti en 2016 d’une réalisatrice iranienne Rokhsareh Ghaem Maghami qui a suivi pendant deux ans Sonita Alizadeh.

Sonita est une jeune afghane réfugiée en Iran.Elle rêve de devenir chanteuse et d'aller vivre aux Etats -Unis. Elle se bat pour faire entendre sa musique qui dénonce les injustices que subissent les filles dans certains pays dont l'Afghanistan. Or sa mère veut lui réserver un autre destin, elle vient la chercher en Iran pour la marier à un inconnu pour la modique somme de 9000 dollars ! Pour qu’à son tour son frère puisse « s’offrir » une femme. Comment va-t-elle faire pour éviter cet affreux destin ? La réalisatrice se sent obligée de payer la somme demandée par les parents de Sonita. Pendant le film, une voix off, celle d'un technicien, dit qu'une réalisatrice ne doit pas aider les personnes qu'elle filme, qu’elle doit rester en retrait car si elle intervient cela revient à tricher sur la réalité. Or elle paie pour sauver Sonita mais également pour pouvoir continuer son film. Cette femme nous donne une leçon de vie, à sa façon elle aide les femmes afghanes et elle est, elle aussi, très obstinée. A-t-elle déontologiquement le droit d’intervenir dans la réalisation de son film ?

Moi, je dirais que oui car elle veut sauver à la fois son film et Sonita. Ainsi elle a fait une bonne action et elle a réalisé un magnifique documentaire.

J'ai énormément aimé ce film, pourtant d'habitude, je n'aime pas les documentaires, mais il nous apprend des tas de choses sur l'Iran et l’Afghanistan. On se sent au cœur de l’histoire des jeunes filles afghanes. C’est le meilleur film qu'on ait vu, c'était vraiment émouvant. Le film suit la réalité en toute simplicité, cela permet d'entrer en relation avec les personnages et il y a un vrai scénario même si c'est un documentaire.

J'ai particulièrement aimé la scène où Sonita rejoue son pire souvenir : c’était lors du passage de la frontière Afghanistan-Iran avec les talibans qui les arrêtent. Elle se libère de ses souvenirs traumatisants grâce à la « thérapie théâtrale ». Ca m'a fait penser au film turc Clair Obscur qu’on vu aux Arcs, qui m'avait particulièrement touchée où un personnage féminin du film a été vendu aussi par sa mère à un homme beaucoup plus âgé qu'elle. Devenue folle, en hôpital psychiatrique, elle rejoue la scène de l'abandon par sa mère.

J'aime aussi la scène où Sonita tourne son clip vidéo, elle y raconte son histoire : « Nous sommes des moutons, à vendre », j’ai eu envie de crier et de le montrer à tout le monde. Et puis on a tous trouvé très émouvant le moment où elle retrouve sa famille en Afghanistan. Elle est heureuse de voir que ses jeunes frères et sœurs connaissent ses chansons par cœur alors que tout le reste de sa famille a honte de ce qu'elle fait. Son message va peut-être enfin être entendu ?

Car Sonita veut être entendue et aimée par le public. Lorsqu'elle se bat pour ses droits, dans le film, elle est habillée de couleurs vives mais lorsqu'elle est avec sa mère ou en Afghanistan elle est vêtue tout en noir. Quant au voile il n'est pas important pour elle, elle le porte uniquement pour ne pas décevoir sa famille. Et quand elle se retrouve aux Etats-Unis elle cesse de le porter.

Ce film me fait penser à plein d'autres films où les personnages se battent pour leur liberté ou alors sont écrasés par le poids des traditions religieuses.

Par exemple j'ai pensé à Timbuktu, un film vu l’année passée, qui parle de l’histoire d’un village pris en otage par les talibans. Ils imposent de nouvelles règles telles que le port du voile intégral ainsi que l’interdiction d’écouter de la musique. Dans Soy Nero le personnage principal se bat pour aller vivre aux Etats-Unis comme Sonita. Ils sont attirés par le rêve américain.

Mais on peut aussi penser à I Daniel Blake où le personnage féminin doit aussi se vendre pour vivre. Mais ce film est beaucoup plus pessimiste que Sonita car elle, elle réussit alors que Katie a un avenir sombre voire pas d’avenir du tout.

Tous ces films ont en commun de montrer des femmes prisonnières de leur situation. Elles sont toujours soumises, humiliées, maltraitées. Mais elles font preuve d’un courage inouï. Cela me permet de comprendre la situation des femmes dans d’autres pays et surtout que le combat pour l'égalité n’est jamais fini !

Alors, je vais me battre à ma façon et avec mes moyens pour rendre la vie aux femmes meilleures.

Je veux être un colibri…

 

2ème prix ex-aequo : Abdel El Moutaraji, Edouard Bontemps et Théo Hardouin, classe de 1ère COM, lycée Paul Emile Victor d’Avrillé, académie de Nantes.

 Le-Bouton-De-Nacre-Affiche-120x160_4-141x200.jpgUn sergent danois remonte une colonne de soldats allemands vaincus en route pour leur pays. Il transpire la haine. Il passe, s’arrête, fait demi-tour et interpelle un Allemand tenant un drapeau. Puis, il le frappe au visage.

A travers cette scène, on comprend la souffrance de cet homme détruit par l’horreur de la guerre. Il hait les allemands, mais peut-on vraiment lui reprocher ?

Son rôle est de diriger une unité d’adolescents chargé de déminer les plages danoises. Des êtres trop jeunes pour être des coupables. Pourtant, ils vont devoir affronter ce sale boulot.

Tout au long du film, la tension est forte. Les mines peuvent exploser à tout moment. Ces adolescents sont plongés dans la peur de faire le pas de trop, le mauvais geste, la manœuvre qui tue.

Petit à petit, le comportement du sergent évolue. Il finit par s’attacher à ces jeunes nazis. Il tente de cacher son empathie. I ment à ses chefs et à lui-même. Il essaye de se convaincre que ce n’est pas grave quand l’un d’eux meurt. Que ce ne sont que des petits nazis après tout.

Mais, quand son chien est pulvérisé par une mine, son attitude va changer brusquement au moment où il tissait des liens avec ces jeunes prisonniers. Son chien auquel il était si attaché en ce monde de brutes.

Il devient alors exécrable envers les jeunes. Il les rabaisse, les humilie. Force l’un d’eux à mimer un chien. Retour à la case départ de la haine ordinaire.

Il ressent ce besoin viscéral de se défouler, retient sa souffrance et laisse place à la colère.

Les adolescents continuent alors leur travail. Leur espoir : retourner chez eux. Tout au long du film, ils s’imaginent dans leur vie future quand ils seront sortis de cet enfer. C’est ainsi qu’ils puisent leurs forces pour continuer chaque jour ce dur labeur. Plus vite ils auront fini, plus vite ils seront chez eux. C’est ce qu’ils croient…c’est ce que le sergent leur a dit. Cependant, ce n’est pas ce qui est prévu par les autorités militaires supérieurs.

Un moment très fort nous a marqués : l’épisode de la petite fille égarée sur la plage, ignorant totalement le danger qui la guette. La mère paniquée demande de l’aide aux jeunes prisonniers. Cette femme qui au début du film laissait les jeunes manger de la « mort aux rats » tant elle déteste les nazis…Sans aucune hésitation, ils se lancent tels des sauveurs aux secours de la fillette. Ce passage nous montre que ces adolescents, pourtant endoctrinés par le nazisme depuis leur plus jeune âge, engagés dans l’armée allemande car les adultes font défaut, restent profondément humains. Mais, nous ne pouvons généraliser.

Peu de jeunes survivront de cette « revanche post-guerre ». Ils s’en sortiront grâce à un homme de parole. Cet homme qui s’était engagé à tenir sa promesse de les libérer quand ils auraient terminé leur déminage. Ils le regardent et s’enfuient vers la liberté. Un autre enfer les attend…

Nous avons été très touchés par ce film qui retrace un moment peu glorieux de la fin de la seconde guerre mondiale. Moment où les valeurs démocratiques ont été bafouées, foulées au pied. Facile de désigner un « bouc-émissaire » contre lequel la haine pouvait s’exprimer si facilement. La souffrance engendre la haine et celle-ci alimente cette même haine. Cercle vicieux infernal. Que ces Oubliés ne retombent pas une seconde fois dans l’oubli et donnent à réfléchir aux adultes de notre époque tourmentée.

2ème prix ex-aequo : classe de 1ère bac Pro Maintenance des véhicules – Lycée professionnel Lavoisier, Brive la Gaillarde, académie de Limoges

Moi Daniel BlakeComme Soy Nero, le film Moi, Daniel Blake raconte une histoire réaliste qui se déroule dans nos sociétés actuelles, en Amérique ou en Europe.

Dans le film de Ken Loach, Palme d’or au festival de Cannes cette année, nous suivons le personnage de Daniel (« Dan », joué par Dave Johns), menuisier en arrêt maladie qui doit faire face à une administration sourde et injuste.

L’action se déroule à Newcastle, dans cette Angleterre du Nord très désindustrialisée et touchée de plein fouet par les crises et le chômage. Dan rencontre Katie et ses deux enfants au « Job Center » (sorte de Pôle Emploi local, mais où les agents font preuve de froideur, et ont pour mission de décourager les chômeurs au lieu de les aider).

Ensemble, Dan et Katie vont s’entraider pour vivre, voire survivre, dans une société qui s’est durcie face à la crise, et surtout depuis l’arrivée au pouvoir du Parti Conservateur de David Cameron en 2010, qui a cherché à limiter les aides publiques aux chômeurs.

A travers l’histoire de Dan, de Katie, du voisin China, Ken Loach montre l’absurdité d’une administration inhumaine, et dénonce la dérive libérale de l’Angleterre (et des pays capitalistes en général), qui se préoccupe uniquement de rentabilité financière, au détriment de l’humain.

Dans ce sens Moi, Daniel Blake est dans la droite ligne de la filmographie de Ken Loach, c’est-à-dire d’un cinéma social et dénonciateur.

Le titre du film est d’ailleurs révélateur : Loach s’attache à redonner une identité et une dignité humaine à ces personnages broyés par le système.

La scène où Dan finit par exprimer sa rage, son impuissance et son besoin d’être reconnu en taguant le mur du Job Center est à cet égard un moment de jubilation, non dénué d’humour.

On retrouve cet humour, cette humanité et ces lueurs d’espoir par petites touches dans un quotidien par ailleurs bien sombre : les bénévoles de la Banque alimentaire, les passants, les voisins, apportent leur aide comme ils le peuvent.

Ce cinéma réaliste, on l’a dit, est habituel chez Ken Loach, qui en est à son 50ème film.

Ici, le réel est rendu encore plus présent car Loach filme au plus près des personnages, nous livrant leurs émotions à fleur de peau, et les rendant crédibles. Cet « effet documentaire » est renforcé par l’appel à de « vraies personnes » (acteurs non professionnels) pour jouer certains rôles : ainsi des bénévoles de la Banque alimentaire, par exemple.

Les points communs de Moi, Daniel Blake avec Soy Nero tiennent donc essentiellement dans la volonté des deux réalisateurs de filmer notre monde, avec ses travers et ses espoirs, en s’emparant de thèmes qui leur sont chers et qui correspondent à certains passages de leurs vies.

Les deux films montrent comment l’individu, dans notre monde actuel, peut se trouver désespéré face à des sociétés robotisées, froides, déshumanisées. Ce sont donc deux films humanistes, forts en émotion, car ils décrivent le réel en faisant appel aux sentiments et à l'empathie du spectateur.

LYCEE GENERAL

1er prix : Clara Monnain, Lycée Georges Colomb, Lure, académie de Besançon.

Moi Daniel BlakeMoi, Daniel Blake est le dernier long-métrage de Ken Loach. Il raconte, à travers la vie du personnage de Daniel Blake, les problèmes sociaux liés au chômage que subit l’Angleterre actuelle. Daniel Blake a perdu son travail suite à des problèmes de santé. Dans le centre de recherches d’emploi, il rencontre une jeune femme pour qui le chômage et la précarité sont aussi un problème. De cette rencontre, débute alors une amitié et une forte entraide, mais surtout une lutte acharnée contre le système qui les enchaîne.

Ken Loach, connu pour ses films engagés, dénonciateurs d’une société écrasante, nous propose une fois de plus un long-métrage émouvant et en colère. Moi, Daniel Blake est une critique parfaite de la société anglaise. Le réalisateur parle à la fois des causes qui lui tiennent à cœur, en y incorporant une triste fiction qui paraît réelle. En effet, si ce film est une pure fiction, elle entre dans un style réaliste et dépeint la réalité tel quelle est vraiment, réalité renforcée par les acteurs dont l’accent est originaire de la ville du tournage. Ken Loach choisit de filmer la classe ouvrière en difficulté de NewCastle. Toutes les images paraissent réelles et transforment le film en un quasi-documentaire. L’absence de musique nous confirme cette volonté de représenter la « vraie » vie.

Cette disparition de la musique durant tout le film n'empêche pas de transmettre les émotions. Ken loach ne désire pas exposer un simple tableau de ce qu’il dénonce ; le sujet du film se transmet par la compassion voire la pitié que l’on en vient à éprouver pour ses personnages. C’est d’ailleurs ici son but, défendre par les émotions les causes qu'il veut expliquer.

De plus, les acteurs choisis (notamment Dave Johns et Hayley Squites) sont époustouflants de sincérité et de réalisme durant tout le film. Ils sont spontanés, vrais, justes, soutenus par des personnages forts et en quête d’espoir. Et même si histoire et personnages cherchent évidemment à nous faire éprouver une certaine compassion, le film reste dans une certaine pudeur et les personnages gardent leur dignité, la tête haute. Les décors sont simples, minimalistes mais suffisent aux propos du long-métrage. C’est paradoxal, car malgré cette mise en scène apparemment minimaliste, les émotions ressenties n’en sont que plus fortes.

En outre, tout au long de son combat pour toucher de l’Etat des indemnités méritées, Daniel Blake rencontre ceux qui galèrent comme lui dans ce monde égoïste, et découvre comment chacun s’en sort face à ses responsabilités.

Pour finir, Moi, Daniel Blake n’est pas un film optimiste mais néanmoins ne tombe pas dans un obscur pessimisme. Il représente seulement l’horrible réalité des demandeurs d’emploi et du système qui ne les aide plus. Il ne nous vend pas une fin heureuse et nous fait comprendre la manipulation que chacun subit. Cependant, les larmes se sèchent grâce à la belle amitié des deux protagonistes de l’intrigue. C’est une œuvre qui met en colère, qui attriste, et qui révolte.

2ème prix : Nour Ghani, Internat d’excellence de Sourdun, académie de Créteil
le fils de Jean

Le Fils de Jean, un film qui donne à réfléchir

Le Fils de Jean est un film de Philippe Lioret sorti en 2016 et inspiré du roman Si ce livre pouvait me rapprocher de toi de Jean Paul Dubois. Mais si le roman de Dubois a suscité la réalisation de ce film, Lioret affirme que « ce n'est pas une adaptation, c'est une inspiration ».

À propos de son film, le réalisateur parle aussi d'une « intimité » qu'il aimerait faire ressentir à son public pour qu'il ne se sente plus « spectateur » mais « personnage ». C'est donc dès la première scène que Lioret installe cette proximité presque intime avec ses acteurs, où l'on y voit le père adoptif de Jean dans la douche, torse nu. Torse nu qui apparaît à plusieurs reprises, notamment avec Mathieu (alias Pierre Deladonchamps) et ses frères Ben et Sam (alias Pierre-Yves Cardinal et Patrick Hivon) au bord de la rivière, ainsi qu'une autre fois, lorsque Mathieu se fait ausculter par Pierre (alias Gabriel Arcand). Cette nudité masculine correspond à une certaine recherche d’identité qui constitue tout le thème du Fils de Jean.

En effet, ce film suit l’histoire d'un jeune père (Mathieu) travaillant dans une entreprise pour croquettes de chien, un métier banal au premier abord mais tout de même curieux après réflexion... Mathieu reçoit un appel annonçant la mort de son père, un père qu'il n'a jamais connu. Il s'envole donc pour le Canada dans le but de rencontrer ses frères et assister à l'enterrement de son père encore porté disparu. Il y rencontre Pierre, un ami du défunt avec qui il tisse des liens forts, presque naturellement...

Tout au long du film, le spectateur est intrigué face à des scènes qui ne lui révèlent pas tout, une part de secret est toujours préservée par le réalisateur. C'est à travers ces différentes scènes que, privé du regard omniscient qui lui est habituellement attribué, le spectateur se sent sur scène et acteur à part entière. Ceci est notamment remarquable lorsque Mathieu, dans un taxi, est arrêté par Pierre qui lui parle, sans que le spectateur puisse entendre ce qui est dit, la caméra est, elle, placée au niveau d'Angie (alias Marie Thérèse Fortin) de manière à ce que les paroles rapportées par Pierre soient inaudibles. Aussi, Lioret laisse planer ce même mystère tout au long du film en privant constamment le spectateur d'entendre ce qui est dit lors des multiples appels téléphoniques, à l'autre bout du fil. De sorte que l'énigme de la mort de Jean paraît insoluble. C'est ainsi que le spectateur doit mener seul son enquête et comprendre, à l'aide de plusieurs indices dissimulés, pourquoi le réalisateur a achevé le film sur une révélation inattendue.

Le choix des noms des acteurs Pierre, Jean et Mathieu laisse paraître une dimension religieuse implicite, presque mystérieuse. Selon la tradition chrétienne, "Pierre et Jean montaient ensemble [...] à l'heure de la prière" (Act 3:1), ils étaient décrits comme proches, tels des frères... Quant à Matthieu, c'est l'un des évangélistes et dans l’Évangile selon Matthieu, le portrait de Pierre est assez flatteur d'après Catherine Bizot et Régis Burnet: « Matthieu essaie de ménager l'harmonie dans l’Église et trouve en Pierre une figure de rassemblement ».

Un indice…

3ème prix ex-aequo : Noémie Palardy, Anastasia Kiesslich et Pauline Daviet, lycée Léonard de Vinci de Montaigu, académie de Nantes.

Soy Nero

Rafi PITTS a réalisé Soy Nero après avoir pris conscience des frontières présentes entre les pays, à la suite de son interdiction de retourner en Iran, son pays d'origine.

Les parents de Nero Maldonada étaient des Mexicains émigrés aux États-Unis. Quand Nero est expulsé du pays où il a toujours vécu, il prend conscience de l’existence de la frontière qui sépare les États-Unis du Mexique. Nero veut alors obtenir un nouveau droit de séjour aux USA, et espère devenir citoyen américain. Pour cela, il décide de s'engager dans l'armée américaine comme « Green card soldier ».

Rafi PITTS dénonce deux choses dans ce film. Tout d'abord, il cultive tout au long du film l'idée d'une frontière omniprésente. Au début par exemple, Nero et deux autres Mexicains jouent au volley avec des hommes (sûrement de la milice américaine) de l'autre coté de la barrière. Mais la caméra ne passe jamais la frontière. Elle est du côté de Nero et on ne voit les États-Unis qu'à travers le grillage. Deux autres scènes se répondent : celle où Nero franchit le mur de nuit pour retourner aux USA, puis celle où il enjambe le portail de la maison où vit son frère à Beverly Hills. Ces deux passages montrent que les frontières sont franchissables, mais que cela n’entraîne pas automatiquement la résolution des problèmes. Cette idée est reprise quand Nero se retrouve au milieu d'un désert en guerre. Encore une fois, il doit franchir une frontière, le check-point surveillé par son régiment, afin d'aller voir la voiture sur laquelle ils viennent de tirer.

Le deuxième thème abordé est l'idée que la puissance des États-Unis repose sur une arnaque. Plusieurs scènes font référence à cela. Par exemple lorsque l’ancien GI qui prend Nero en stop dit qu'il a un pistolet pour « garder les limites », sa petite fille précise que le pistolet est faux. Il y aussi une scène assez étrange où le même homme raconte que les éoliennes consomment du pétrole dans le but de contrôler la rotation de la Terre. Cette histoire est fausse mais doit dissuader Nero d'aller dans l'armée. Une autre séquence repose sur le mensonge : celle où Jesus fait passer sa grande maison sur Beverly Hills comme la réussite de son rêve américain. Le lendemain, Nero découvre la supercherie de son frère, qui est seulement le serviteur d'une rock star américaine très riche. Enfin, l'armée américaine qui est censée être la plus grande armée du monde n'est pas capable de fournir du matériel performant, ainsi que des sergents qualifiés. Nero se retrouve dans une unité où le sergent se sacrifie inutilement.

Il y a d'autres éléments remarquables. Par exemple, les coupures brutales créées au montage peuvent paraître dérangeantes pour le spectateur, mais s'expliquent par le fait que chaque changement de lieu est réellement brutal pour Nero. Ensuite, tout au long du film, Nero court. Soit parce qu'il fuit, soit parce qu'il veut rattraper quelque chose. Cela provoque un effet de but inaccessible, et ajoute de l'action. Enfin, la question de l’identité est constamment posée à Nero, ce qui montre que les émigrés restent finalement des anonymes.

Soy Nero est un film qui mérite d’être vu car il traite de la vie difficile des émigrés, un sujet peu abordé au cinéma. La fin est surprenante et inattendue, mais le carton final explique que beaucoup d'émigrés n'obtiennent pas la nationalité américaine malgré leur engagement au service de la patrie et leur souhait d'intégrer le pays de la Liberté.

Rafi PITTS dénonce donc les frontières qui sont présentes n'importe où, n'importe quand et qu'il n'est jamais facile de franchir.

3ème prix ex-aequo : Clémentine Miconi, Lycée Mézeray, Argentan, académie de Caen

sonitaLa dompteuse de mots

Ses rêves, sa détermination. Voilà ce qui nourrit Sonita, jeune Afghane à peine sortie de l'enfance et réfugiée en Iran avec sa sœur et sa nièce. Sur son chemin semé d'embûches, elle rencontre Rokhsareh Ghaem Maghami, celle qui deviendra très vite la réalisatrice d'un documentaire autour de l'adolescente, mais aussi de son clip de rap. Cette vidéo, qui malgré le peu de moyens financiers de l'équipe de tournage, restera marquante. Le fond noir contraste avec la robe blanche dont est vêtue Sonita, et c'est de son sang dont elle tachera cette même tenue de noces, déjà imprégnée de ses larmes. Il ne s'agit pas que de ses pleurs, mais deceux aussi de toutes celles qui subissent ce terrible destin inévitable, qui pèse sur leur enfance tourmentée par la peur. Derrière notre écran nos oreilles sifflent, notre souffle saccadé est alimenté par la colère s'étant emparée de nos muscles, nous souffrons pour elle mais cela n'est-il pas un sentiment bien dérisoire et égoïste qui nous envahi de là où nous sommes ?

Il y a aussi la honte qui nous a assaillies, celle d'avoir pu nous emporter contre notre frère ou notre père qui n'a pas voulu nous emmener en soirée, mais ne vaut-il mieux pas cette contrariété futile que d'être emmenées de force, par ces derniers, à l'autel ?

Plus que le destin, c'est la rage et le talent qui animent la jeune fille. Dès son plus jeune âge, l'art de jouer avec les mots, avec ses « vers » qui sont sa poésie, devient naturel et c'est ce talent qu’elle met à profit pour se révolter face à la tradition, celle du mariage qui est une sentence pour toutes ces Afghanes ne pouvant s'opposer à la décision familiale.

Lorsque Rokhsareh Ghaem Maghami fait le choix de filmer le quotidien de Sonita, elle devient son ombre, et même parfois plus, peut-être trop. Elle va jusqu'à interférer dans la vie de la jeune fille, en payant pour repousser un mariage forcé et un retour au pays de naissance de cette dernière. Entre éthique que tout documentariste se doit de respecter et l'envie de continuer son film mais aussi de sauver sa protégée d'une vie qu’elle n'a pas désirée, la cinéaste fait un choix qui lui sera sans doute reproché par certains mais qu'elle ne regrette en aucun cas. Si Sonita peut profiter d'une bourse d'étude aux Etats Unis aujourd'hui, ce sont les 2000$ de la réalisatrice qui lui ont donné assez de temps pour être dénichée par une chercheuse de talent américaine.

Cette trop grande proximité entre la réalisatrice et son « sujet » minent parfois l'image. On ne sait si ce que l'on voit est réel ou si c'est une scène rejouant des événements passés, si c'est en trop ou si, au contraire, ce n'est pas assez. Car si obtenir les papiers de Sonita fut une épreuve difficile, il est étonnant de voir la facilité avec laquelle une caméra a pu entrer à l'intérieur même d'une des passerelles du gouvernement. Cette légèreté quant à la représentation faite de l'Etat afghan, avec ces agents souriants qui saluent presque la caméra est de trop, on n'a pas envie de voir cela alors que l'on a connaissance des pratiques légales en vigueur dans le territoire.

C'est un film documentarisé qui laisse un avis mitigé, mais qui, malgré les quelques petits reproches qui lui sont faits reste d'une grande qualité par le choix du sujet et les prises de positions assumées par tous les acteurs du projet.

CRITIQUES LIBRES

1er prix : la classe de Seconde, lycée Edouard Belin de Vesoul, académie de Besançon.

sonica critique belin 2 

 

 

 

 

2ème prix : Gaetan Chiesura, lycée Boucher de Thionville, académie de Nancy.

baccalauréat critique Boucher