La discipline arts plastiques, les nouveaux programmes et les évolutions en cours. Par Jean-Yves Moirin (Inspecteur général)

Intervention de Jean-Yves Moirin,
inspecteur général d’ Arts plastiques, groupe des enseignements artistiques

La discipline Arts Plastiques, les nouveaux programmes et les évolutions en cours.

 

Transcription de l’intervention de JY Moirin.

 

Alors que l’inspection générale conduit actuellement les travaux d'écriture des nouveaux programmes dans le cadre de la réforme du lycée, le cabinet du ministre demande qu’y soit inscrit un paragraphe spécifique sur l'usage des TICE . Cet exemple est une introduction qui permet aussi de bien faire comprendre comment les programmes sont élaborés. Il faut savoir que lorsque l'inspection générale est partie prenante dans la constitution des groupes de réécriture des programmes d’enseignement, elle est sans doute force de proposition mais se doit aussi de répondre à l'ensemble de ces prescriptions. La question est bien sûr celle de savoir comment transformer ces prescriptions en programmes qui seront viables bien au delà du temps politique et de ses aléas. Ce rappel pour vous indiquer d’emblée tout l’intérêt que je porte à ces journées nationales de travail, non seulement du fait de cette demande ministérielle, mais parce que je ne pense ni pouvoir faire l’économie de l’intérêt que nous devons porter à l’apport des nouvelles technologies, ni le souhaiter. Les nouvelles technologies innervent les pratiques disciplinaires mais offrent aussi de nouveaux territoires à explorer pour les arts plastiques.

 

En ce qui concerne le travail des IANTE et les remontées que je peux avoir de Mme Lay, il apparaît que toutes vos compétences dans le domaine des technologies numériques sont mises désormais au service d'une réflexion pédagogique. C’est une situation encourageante. Mais il faut aussi faire remarquer que pour la plupart d’entre vous, c’est de manière totalement autonome que vous avez pu acquérir ces compétences. C’est un aspect qu’il nous faut prendre en compte et qui doit faire que nous nous questionnions en matière de formation initiale et continue.

De mon point de vue, vous êtes tous des experts disciplinaires pour l’usage des TICE. Le niveau d'expertise que vous avez atteint explique la raison pour laquelle vous avez été choisi pour rejoindre le réseau IANTE. Ces compétences acquises au fil des mois et des années ne sont pas toujours faciles à connecter aux attentes parfois modestes d'un certain nombre de collègues dans le cadre du travail de la classe. Vous êtes la cellule académique d'appui qui a la capacité d'expertise technique, laquelle doit s'associer une seconde compétence d'ordre pédagogique et cela au service d'une discipline spécifique que sont les arts plastiques. C’est une charge délicate.

Comment les choses peuvent-t-elles s'inscrire dans la durée pour l'institution? Le système éducatif évolue en affirmant la prise en compte des nouvelles technologies et en mettant à disposition d'énormes moyens pour acquérir les matériels et former les enseignants. Mais il faut admettre que nous devons aussi et toujours nous confronter aux mêmes difficultés. Comment ajuster sans cesse dans ces différents dispositifs la compétence technique que supposent les nouvelles technologies, avec les attentes particulières de la pédagogie de chacune des disciplines à l'intérieur d'un contexte éducatif qui développe des compétences transversales. Les pratiques éducatives se sont extrêmement complexifiées et ces journées permettent non pas d’ajouter de la complexité mais de refaire le point à un moment donné.

Mais puisque je vous propose de faire le point profitons-en pour nous demander quels seraient donc les problèmes dont il faudrait nous méfier ce jour et qui pourraient complexifier votre tâche ? Y aurait-il des dérives dans nos pratiques pédagogiques qui mériteraient une attention toute particulière ?

La première évidence qu’il nous faut réaffirmer c’est que notre discipline ne peut s’envisager sous le seul et unique aspect théorique. La discipline s'appuie sur des pratiques artistiques d'une certaine nature c'est-à-dire des pratiques plastiques et des références nourrissant toutes les formes d'apprentissages. Ces pratiques plastiques s'appuient aussi et depuis la nuit des temps sur les connaissances du maître qui les transmet. Quelles formes transmet – on aujourd'hui et surtout comment favorisons nous ces transmissions?

Nous avons voulu acquérir une légitimité pensant, à juste titre, que la discipline n'était pas nécessairement bien positionnée, que nous n’en tirions pas le meilleur parti. Pour y arriver, Il y a eu une surenchère de légitimité pédagogique, accompagnée d’une complexification théorique sans doute nécessaire mais aussi excessive, laquelle complexité théorique peut entraver le cours. Je m’explique : Par exemple, lorsque j’observe un cours d’arts plastiques, trop souvent je me demande à quel moment les élèves vont commencer à pratiquer alors que la pratique au sens de praxis est le fondement sur lequel nous construisons les compétences et les connaissances. Aujourd’hui, à ces dispositifs trop complexes viennent s'ajouter les technologies numériques. C’est pourquoi ces moments de rencontre deviennent des moments privilégiés qui doivent vous permettre d'acquérir davantage de clairvoyance et vous rendre apte à repérer les surenchères théoriques face à la réalité de la classe. Les écarts entre pratiques et théories doivent être réduits. L’une nourrit l’autre, mais l’une ne se substitue pas à l’autre. Avec l'usage des technologies numériques, la difficulté que je peux observer, çà et là, est la forte disparité entre les compétences des IANTE et les pratiques de l’enseignant lambda dont la seule et légitime préoccupation est de répondre aux attentes des programmes. Il faut donc se poser ces questions avec beaucoup de discernement en prenant en compte les réalités de terrain. Après avoir entendu les différents comptes rendus des ateliers sur l'équipement, les logiciels… vous avez la responsabilité de ne pas noyer les collègues dans un excès de compétences exclusivement techniques et cela même si je conçois aisément que vous restiez à l’affût des nouveautés qui pourraient avoir un intérêt pédagogique évident.

Dans votre académie, vous êtes les interlocuteurs TICE et votre parole peut devenir rapidement modélisante. Ce que vous montrez peut devenir « le modèle » que les collègues vont appliquer sans discernement. Vous devez en être conscient. C’est pourquoi vous devrez en permanence montrer aussi comment, avec l’apport de ces technologies, il est possible de préserver tâtonnement, expérimentation, cheminement à construire, droit à l'erreur ; en bref, ce qui fait le terreau des enseignements artistiques.

Je vous rappelle que pour les arts plastiques, les nouveaux programmes n'ont pas révolutionné la discipline. Ils en ont précisé certains aspects. C'est un outil de référence dans lequel l'usage des TICE est clairement signifié. Mais il l'est au même titre que l’usage des outils traditionnels.

Comment adapter alors une lecture mesurée des programmes face aux compétences des enseignants et cela dans un cadre national ? Les concours de recrutement permettent de pointer les aspects désormais modélisants et formalisés de notre enseignement : incitation verbale (argumentation publicitaire, calembour…), demande d'effectuation floue ponctuée d'échanges, de relances et de verbalisation. Trop souvent nous avons affaire à une coquille vide dans laquelle les élèves ont du mal à s’y retrouver. Les programmes sont pris au pied de la lettre et dans leur ensemble le tout en une seule séance. C’est un glissement qui n’est certes pas généralisable mais dont il faut se méfier. De la même manière, Il ne faut pas dissocier l’usage des TICE des pratiques disciplinaires habituelles et du rapport entretenu à la liberté et à l'inventivité pédagogique. Il faut les inclure dans un tout dont les objectifs sont clairement définis : pointer les savoir faire et les compétences spécifiques accessibles dans un temps imparti et donc viser les résultats les plus probants. C'est ainsi que l'on construit une séquence avec un dispositif aussi adapté à la personnalité du professeur, au contexte de la classe et aux attentes des programmes. Dans la pédagogie des arts plastiques l'objectif est de développer des compétences spécifiques de l’ordre de l’artistique. La démarche est de la responsabilité de l'enseignant qui doit prendre en compte les TICE et depuis peu l'histoire des arts. Rappelons aussi que l'enseignant d’une discipline artistique est nécessairement compétent à parité entre histoire de l'art et pratique. C’est une obligation et les concours de recrutement permettent de le vérifier. En arts plastiques, il est assez rare, voir anormal, que le cours ne s'appuie pas sur une histoire des références et des pratiques artistiques.

Mais l’usage des TICE lève une autre question qui est celle de la place des procédures techniques dans une pratique artistique et dans celle de son enseignement. Bien sûr, les apprentissages techniques existent et perdurent mais pas pour eux-mêmes. Ils sont au profit d'une pratique, d’une expression. C’est un point qu’il vous faut garder à l’esprit.

Notre pédagogie doit aussi se recentrer sur ce qu’il est convenu de nommer « apprendre à regarder ». Pour cela, il nous faut absolument revoir la question du dessin et de ses pratiques. Apprendre à regarder, observer, sont des pratiques simples qui peuvent être décrites rapidement sans passer par des opérations de tâtonnement qui vont durer plusieurs séances. Les outils numériques d'aujourd'hui nous permettent de dépasser ces temps d'effectuation, voire de les prolonger. Enfin une dernière mais provisoire question que j’aimerai vous voir aborder est celle de l’usage d’Internet. Les dix années à venir vont ouvrir des possibilités aujourd’hui totalement inconcevables. Il vous faudra donc anticiper ces transformations en intégrant à votre réflexion et à vos pratiques cet incomparable vecteur de communication.

 

En conclusion l'équipe se joint à moi pour vous féliciter du travail qui est fait. Personne parmi vous n'est obligé de le faire et votre générosité vous amène à mettre l’ensemble de vos compétences au service des élèves et de l’intérêt commun. Nous sommes là Sylvie (Lay), Sandra (Goldstein) et Olivier (Cornu) sur ce chantier, avec vous, pour vous accompagner et s’il y a parfois des recadrages ce n'est pas par autoritarisme mais par souci d'harmonisation, de recherche d’équilibre. Chacun est porteur d’un potentiel, chacun s’affirme au travers de ses spécificités. A un moment où les établissements scolaires et les académies vont bénéficier d’un maximum d'autonomie pour mener à bien leur mission éducative, nous devons à notre tour permettre une lisibilité nationale, parler une même langue et cela toujours au bénéfice des élèves de ce pays.