Lycée Fulbert, Chartres

Partir de la découverte d'un vitrail de la cathédrale de Chartres : le Bon Samaritain pour étudier le patrimoine local en tant que révélateur d'un grand courant artistique ( art gothique) et d'un art (le vitrail ) et donner à l'élève les clés de la compréhension de son environnement architectural, artistique et culturel.

Le lycée Fulbert dans lequel cette expérience a été réalisée est un des lycées publics de Chartres, ville moyenne. Il recrute dans les zones péri -urbaines avoisinantes et compte mille deux cents élèves. Il offre depuis 6 ans une option histoire des arts, option de spécialité en série littéraire, sur trois niveaux : seconde, première, terminale ce qui représente soixante-cinq élèves.

Le travail ici présenté s'intitule : le vitrail du Bon Samaritain, forme et sens

· il concerne vingt-quatre élèves de seconde suivant l'option histoire des arts

. il a pour thème la découverte d'un vitrail de la cathédrale de Chartres

· il a été réalisé dans le cadre d'une classe à P. A. C c'est à dire une classe à projet artistique et culturel : il s'agit d'un nouveau dispositif proposé par le ministre de l'Education Nationale dans le cadre du plan de 5 ans pour les arts et la culture

Nous avions plusieurs objectifs :

. nous insérer dans le programme de seconde histoire des arts ( BO HS n°2 du 30/8/2001 ) :

La ville médiévale : son organisation, ses édifices( religieux, seigneuriaux ou civils) et leur décor, sa vie artistique ( musique, danse, théâtre…)

. partir du patrimoine local ( la cathédrale ) en tant que révélateur d'un grand courant artistique ( art gothique) et d'un art (le vitrail ).

. mettre à jour la dimension symbolique du monument et d'un de ses éléments de décor

. donner à l'élève les clés de la compréhension de son environnement architectural, artistique et culturel pour qu'il se sente progressivement acteur de cet héritage.

. instaurer une relation avec un établissement culturel local et des professionnels ( Centre International du Vitrail ).

Précisons que la découverte de ce vitrail est à replacer dans l'étude d'ensemble du monument que nous avons conduite avec les élèves pendant 2 mois

Présentation du vitrail

Ce vitrail se trouve dans le bas-côté sud de la cathédrale : il fut vraisemblablement réalisé entre 1205 et 1215 ; il s'agit d'un vitrail narratif qui illustre la Parabole du Bon Samaritain dans sa partie inférieure, complétée dans sa partie supérieure par le récit de La Création et de la chute d'Adam

IL a été offert par la confrérie des cordonniers comme l'indiquent les trois médaillons du bas et le programme iconographique a été commandité par l'évêque et le chapitre de la cathédrale : il illustre un récit biblique mais témoigne en même temps d'une pensée théologique. Erudite, qui se fait probablement l'écho des débats qui avaient lieu dans le cadre de la célèbre Ecole de Chartres.

Pourquoi ce vitrail ?

- parce que la parabole du Bon Samaritain est facile à comprendre et n'est pas totalement étrangère aux préoccupations d'un élève, en raison de son aspect humain

- parce que le récit de la Création est souvent connu des élèves, fait écho à des récits plus anciens (Moyen -Orient) et que la question du commencement intrigue et fascine.

Comment l'avons nous abordé ?

Séance 1

Elle a été consacrée àune approche descriptive, enrichie d'abord par le rapprochement avec les textes qui sont à la source du récit puis par la confrontation directe avec l'œuvre.

· chaque élève disposait en classe de photocopies en couleur ainsi que du texte de la Parabole tiré de l'Evangile de Luc et d'extraits de la Genèse : à charge pour lui de trouver un titre court pour chacun des médaillons permettant de suivre l'histoire.

Cette mise en relation entre le texte et l'image n'a pas posé de problèmes et a été assimilée très vite comme nous avons pu le constater immédiatement après dans la cathédrale : les élèves étaient capables de reconstituer l'aspect narratif du vitrail dans sa totalité.

· Passer de la photocopie, même de bonne qualité, à un vitrail grandeur nature a de quoi impressionner ! c'était le but recherché …nous étions dans le temps de la confrontation avec l'œuvre

Le vitrail in situ les a impressionnés par sa grandeur, sa luminosité qui contrastait avec la pénombre toujours surprenante de la cathédrale ( constatation faite lors d'une visite précédente sur l'architecture du monument, à laquelle ils étaient d'autant plus sensibles qu'ils avaient comme élément de comparaison l'abbaye romane de St Benoît- sur- Loire où ils avaient travaillé et séjourné pendant 2 jours ).

Ils ont noté tout de suite la difficulté à lire le vitrail parce qu'il est haut ( à 14 m), qu'il faut avoir la tête renversée en arrière ce qui est inconfortable et que le scintillement provoqué par le soleil du matin ( nous avons eu cette chance!) brouille le regard ; ils ont parlé de kaléidoscope mais ils ont fait aussi le rapprochement avec les pierres précieuses évoquées dans le texte de l'Apocalypse qui décrit La Jérusalem Céleste, texte qu'ils avaient travaillé pour l 'étude des chapiteaux de la tour porche de St Benoît- sur Loire. Assis dans la cathédrale, nous nous sommes interrogés sur le rôle de la lumière

Les élèves ont ressenti que ce vitrail contribue à la beauté du lieu et peut se passer de commentaire : il fascine, émeut, éblouit et essaie peut être de rapprocher l'homme de Dieu a dit l'un d'entre eux.

Beaucoup ont été sensibles à l'organisation géométrique du vitrail ( des quadrilobes découpent nettement l'espace), au choix des couleurs qui organisent le récit : le bleu domine mais les médaillons du centre sur fond rouge ont vite été repérés comme les moments les plus importants du récit.

Tous ont cherché à retrouver des détails qu'ils avaient identifiés lors du travail en cours

Ce moment d'expression libre a été l'occasion de faire part de leurs impressions et de réflexions pertinentes devant le vitrail : qui décide du sujet ? pourquoi le vitrail n'est -il pas signé ? pourquoi associer dans un même vitrail l'Ancien et le Nouveau Testament, l'emplacement au sud étant logiquement réservé à ce dernier ? ce sujet est -il repris dans d'autres cathédrales ? Questions qui ont fait l'objet de réponses immédiates ou de recherches ultérieures.

Séance 2

Nous avons abordé l'iconographie, la symbolique du vitrail ainsi que sa fonction dans la cathédrale. Cette séquence réalisée en classe a beaucoup plu aux élèves qui ont manifesté un intérêt certain et grandissant au fur et à mesure que l'on s'attachait à trouver des correspondances, des explications : la lecture du vitrail est apparue comme une énigme à résoudre, un jeu. La logique du raisonnement, l'imagination ou la justesse du regard compensaient souvent l'inculture religieuse de la majorité d'entre eux. Ils étaient guidés dans leur recherche par un questionnement.

A travers quelques exemples choisis dans la parabole ( commentée ici de façon très partielle) sont suggérées les pistes que nous avons tentées d'explorer avec les élèves .

Le sens de lecture s'effectue de bas en haut et de gauche à droite; on peut diviser la parabole en 3 parties : le voyageur quitte la ville, il est attaqué par des brigands qui le dépouillent l'assomment et le laissent à demi -mort; passent alors un prêtre et un lévite qui se détournent, un Samaritain aperçoit le blessé, s'approche et après l'avoir pansé le conduit à l'hôtellerie.

Le Christ et les pharisiens

dans ce médaillon qui introduit la parabole, il s'agissait pour eux de repérer des codes utilisés dans l'imagerie médiévale : on peut reconnaître le Christ grâce à son nimbe crucifère, il a les genoux écartés en signe de majesté, la main levée pour indiquer qu'il parle. Il se confronte aux pharisiens, le mot latin phariseus est écrit en bas du vitrail alors que le texte parle de légiste. L'un est coiffé du bonnet juif; la scène se déroule dans un cadre architectural qui évoque l'école cathédrale de Chartres au Moyen Age.

Un homme quitte la ville

 

on aperçoit une porte hypertrophiée d'où sort un homme la main levée dans la direction du chemin à suivre ; l'homme avec son bâton dans la main quitte une ville fortifiée, c'est un pèlerin ( peregrinus à la base du médaillon ) Ces détails identifiés par les élèves montrent que le maître verrier inscrit le récit dans le monde médiéval ; il y a donc ré interprétation du texte original.

Le pèlerin quitte la ville, c'est à dire un lieu de sécurité, de bonheur, de prospérité : c'est l'occasion de dégager les sens multiples de cette image : un homme sort de Chartres- Jérusalem ; dans la même image c'est Adam qui quitte le paradis après la faute. celui qui regarde cette scène au MA est invité à prendre son bâton de pèlerin. et enfin on peut y voir la quête spirituelle du Paradis perdu.

Un prêtre et un lévite devant le blessé

l'homme est à l'agonie et attend : derrière lui un arbre ( arbre présent dans plusieurs médaillons) de part et d'autre deux personnages debout ; dans le texte il est dit qu'ils passent à bonne distance, ici ils sont statiques : à gauche la figure de l'Eglise avec le prêtre tonsuré, à droite la Synagogue et son voile. Un élève remarque qu'ils ne font rien, qu'ils tiennent des livres fermés parce qu'ils ne veulent pas parler. D'autres ont pensé spontanément que cette scène annonçait la crucifixion.

Le Samaritain panse le blessé

Tous ont remarqué que le Samaritain avait pris les traits du Christ et qu'il agissait, à l'inverse du prêtre et du lévite, en soignant le blessé qu'il conduit ensuite..

Chez l'aubergiste

à nouveau la porte mais celle- ci est ouverte vers l'intérieur ; l'aubergiste, en habit laïque tourné vers la gauche symbolise l'Eglise qui accueille tandis que les 4 chevaux dont les profils se superposent, représentent les quatre Evangiles que l'Eglise a pour mission de répandre pour guérir l'humanité blessée.

Pour résumer : le vitrail nous montre une chose et nous invite à en voir une autre.

La partie supérieure raconte la Création, la Chute d'Adam et le meurtre d'Abel. Ce récit a sa propre cohérence et constitue en même temps le commentaire de la parabole.

Nos élèves ont tenté de comprendre le dialogue entre les deux parties du vitrail en mettant en relation des médaillons qui semblent s'opposer ou au contraire se rapprocher par des attitudes ( ex le médaillon de la création de l'homme leur a semblé l'image inversée du Samaritain soignant le pèlerin) par le jeu des formes, par la disposition des panneaux mais ils ont bien sûr rencontré des difficultés : la méconnaissance des récits bibliques, leur souci d'interprétation à tout prix, les a parfois conduit à mettre en relation des éléments qui n'avaient rien à voir entre eux.

Ils en ont conclu que le vitrail ne s'adressait pas simplement à des fidèles illettrés mais aussi à un public cultivé, érudit, informé des questions théologiques et qu'eux-mêmes sans informations préalables se trouvaient dans cette situation d'incompréhension et n'auraient même pas réussi à déchiffrer les médaillons !

Séance 3

Elle s'est déroulée sous forme d'un atelier au Centre International du Vitrail : notre objectif étant la découverte d'une technique et d'un art.

Pendant 3 demi-journées, sous la direction d'un verrier professionnel, chaque élève a réalisé un vitrail en suivant toutes les étapes de la création d'une œuvre authentique : choix du motif, calque, tracé, calibrage, coupe du verre, application de grisaille, cuisson, sertissage au plomb, soudage, masticage. Nous avions fait le choix avec notre partenaire de travailler à nouveau sur le vitrail du Bon Samaritain.

· quelle raison a guidé le choix du motif à réaliser : il était joli et l'histoire me plaisait .. à savoir :

- une majorité de filles et elles sont les plus nombreuses a plébiscité la création d'Eve ( féminisme oblige !)

- mais l'image d'Adam seul au centre de l'univers a recueilli aussi beaucoup de suffrages car c'est le début de notre histoire et surtout il est très beau : il y a en effet dans ce médaillon, qui est le centre du vitrail, comme un arrêt sur image : un moment de perfection où l'homme est exalté et ils y ont été sensibles.

- plusieurs ont choisi la scène où le Samaritain prend en charge le blessé sur sa monture pour la beauté du geste. et aussi pour un détail : les oboles qu'il a dans la main et qu'il va donner à l'aubergiste symbolisent les deux Testaments.

- d'autres ont préféré celle où l'aubergiste accueille le blessé et le Samaritain à cause du fort symbolisme découvert précédemment ( ex aubergiste = Eglise, 4 chevaux = 4 évangiles )

- une élève a fait le choix d'un médaillon où se trouvaient Adam et Eve : car, explique t'elle, ce sont les deux seuls personnages de la Bible que je connais

- le choix du meurtre d'Abel par Caïn renvoyait à l'existence de la violence dés le début de l'humanité et pouvait être entendu comme une provocation.

· leur regard sur le vitrail s'est -il modifié au cours de ce travail ? certainement

- ils ont réfléchi sur la lumière et ses mécanismes

- ils ont découvert que le verre était coloré dans la masse, qu'il n'y avait pas de couleur intermédiaire et surtout que l'on peignait sur le vitrail ( grisaille ), que celui-ci pouvait avoir été restauré et nettoyé, qu'il pouvait facilement être démonté.

- ils ont été confrontés à toutes les étapes de la réalisation : sous l'apparente simplicité de l'image, sorte de bande dessinée, est apparue la rigueur de la composition, la finesse du dessin et des détails.

Tous ont pris un réel plaisir à participer à cet atelier et ont manifesté leur fierté d'avoir réalisé un vitrail qu'ils ont pu emporter chez eux et exposer au lycée,

Séance 4

La dernière étape consistait à mettre en valeur et à partager des connaissances fraîchement acquises ; c'est pourquoi nous avons invité les parents de nos élèves à une visite commentée du vitrail par leurs enfants dans la cathédrale : la chance était avec nous, nous avions vingt-quatre élèves et le vitrail vingt-quatre médaillons ! ce qui a permis à chacun de prendre la parole avec pour consigne de présenter chaque scène succinctement en insistant sur un détail signifiant.

Conclusion

Cette expérience centrée sur la découverte d'un vitrail s'est efforcée d'initier à la sensibilité et à la pensée symbolique.

Il est toujours difficile de quantifier les résultats d'une démarche qui touche à plusieurs domaines mais l'expérience s'est révélée très intéressante pour l'ensemble des acteurs ( élève, professeur, partenaire extérieur, parents ).

Ces séquences ont permis de faire émerger des représentations, des connaissances acquises par les élèves dans leur parcours personnel ou scolaire (en particulier dans le cadre des programmes d'histoire du collège et du lycée ), que l'on a tenté d'enrichir ou de faire évoluer.

La démarche pédagogique consistait à repérer ces éléments et à les replacer dans un ensemble cohérent qui explique leur rôle et leur signification. Elle les a rendus actifs : elle a permis d'étudier un vitrail dans sa dimension esthétique, technique, symbolique, d'apprendre à lire le texte biblique auquel il se réfère, et de connaître le contexte historique dans le quel il s'exprime.

Enfin, elle a tenté d'aider les élèves à s'approprier un patrimoine en l'expliquant et en le faisant vivre devant leurs parents.

Ajoutons pour conclure que le vitrail, quoique millénaire, reste un art vivant et que notre démarche quant à elle est bien ancrée dans le présent : ainsi ce travail trouve son prolongement en classe de terminale lorsque nous découvrons les vitraux d'un artiste contemporain comme Jan Dibbets, dans la cathédrale de Blois.

Véronique de Montchalin - 15 avril 2002