Les communs de l'information, de la connaissance et du numérique

Introduction

Notions essentielles

Un thème sensible et complexe

Si la notion de biens communs n'est pas nouvelle(1), elle opère un retour en force au début du 21ème siècle, popularisée en partie par les travaux de l'Américaine Elinor Ostrom(2), récompensés par l'attribution du Nobel d'économie en 2009. Depuis une trentaine d'années, numérique, écologie et (alter) mondialisation obligent, sa définition s'est élargie, ses usages ont pris une ampleur conséquente, notamment dans les domaines de l’information et des savoirs.
L’intérêt porté aux biens communs de la connaissance et aux biens communs informationnels(3) se concrétise par leur présence dans un grand nombre de rapports et publications parus essentiellement en 2015. Ces deux expressions souvent associées font particulièrement sens dans un monde de réseaux (sociaux ou autres), de communautés de personnes habituées à partager, à échanger, à co-créer et très mobilisées contre la privatisation et le contrôle du savoir et de l'information.
Les domaines et disciplines concernés par les biens communs sont nombreux et chacun envisage naturellement ce sujet sous une facette qui lui est propre : philosophie, économie, développement durable, droit, etc. Dans le cadre de ce dossier, c'est principalement l'angle de la culture numérique qui a été retenu pour présenter les biens communs et plus précisément les communs de l'information et de la connaissance. Dans cet esprit, ce panorama ne saurait être complet sans relier a minima ce sujet aux données(4), à la gouvernance de l'information et de l'Internet, ainsi qu’à la neutralité du net.

En tout premier lieu l'expression "biens communs" a été employée, selon Pierre Dardot et Christian Laval(5), pour définir "la richesse commune du monde matériel, l’air, l’eau, les fruits du sol, le don de la nature, souvent présentée dans les textes de la pensée européenne classique comme constituant l’héritage de toute l’humanité qui doit être partagé entre tous". Très concrètement, les exemples les plus fréquemment cités dans ce contexte sont une rivière, un four à pain, une machine-outil, une semence.... Puis par extension, les biens communs ont désigné aussi des ressources immatérielles: un savoir, un code génétique, un code logiciel, un morceau de musique, un article scientifique, un support pédagogique, une base de métadonnées musicales, une entrée encyclopédique, une vidéo, un dessin de dispositif technique, etc. Une liste non exhaustive sur laquelle le plus difficile pour une ressource est de parvenir à y figurer et surtout d’y rester...

En effet, depuis le mouvement des enclosures(6) dans les campagnes anglaises, les communs, sauf quand les citoyens s’organisent(7), ont rarement réussi à s’affranchir d’une opposition public/privé souvent virulente, peinant de surcroît à faire évoluer des droits de propriété hérités du 18ème siècle. Dans ce contexte, il n'est donc pas étonnant que ce mot exhumé du 17ème siècle soit fréquemment utilisé dans les articles contemporains, notamment pour désigner la "bascule d'une ressource d’un statut de commun à un statut de bien privé"(8). Dans un article qui retrace l’histoire des différentes enclosures informationnelles et plus particulièrement celles concernant les usages de l’information numérique, Olivier Ertzscheid (enseignant-chercheur et maître de conférence) définit l’enclosure "comme un élément d’information ou de connaissance dont la libre circulation est entravée, et/ou qui ne peut être documenté, qui ne peut rentrer dans un processus documentaire (de conservation, d’archivage, de diffusion, etc.) qu’en circuit fermé ou dans des conditions d’appropriation en contradiction avec la capacité d’une gestion collective et définies par le site hôte et non par le producteur ou le créateur de la ressource"(9).

Définir un bien comme commun(10) n'est pas simple tant les angles d'attaque sont nombreux et les intérêts conflictuels. Dans son dossier(11) en ligne sur le site de la Bibliothèque Publique d’Information (BPI), Silvère Mercier retient trois points incontournables: une ressource, une communauté de personnes, des règles(12): "Les biens communs – mais on peut dire aussi communs tout seuls – sont des ressources gérées collectivement par une communauté selon une forme de gouvernance qu’elle définit elle-même"(13).
Ces 3 dimensions sont repérées par tous les auteurs, unanimes à en souligner le côté complexe: "La définition communément admise des biens communs associe trois dimensions: la substance du bien qu'il faut souvent préserver d'un accaparement, les règles qui en permettent le partage, et enfin, l'organisation collective et démocratique qui les gouverne. Une part de la complexité de cette notion vient de cette imbrication. Une autre est liée à la diversité et l'ampleur des domaines concernés et des contextes socioculturels dans lesquels ils se manifestent"(14).

 

(1) Certains auteurs situent son origine avec le travail dans les champs de l'Europe du 12ème siècle.

(2) Hervé Le Crosnier, Le prix "Nobel" à Elinor Ostrom: une bonne nouvelle pour la théorie des biens communs. http://www.alternatives-economiques.fr/le-prix---nobel---a-elinor-ostrom--_fr_art_633_44275.html.

(3) L’information est aussi considérée par certains chercheurs comme un bien commun de la connaissance.

(4) La donnée sous toutes ses occurrences: données ouvertes, publiques, data et textmining, protection des données personnelles, etc.

(5) Auteurs du livre Communs, essai sur la révolution au XXIème siècle paru en 2014 aux éditions La Découverte, Pierre Dardot et Christian Laval abordent le sujet sous un angle essentiellement politique et économique mais néanmoins intéressant pour des néophytes, de larges passages restant accessibles au ... commun des mortels.
Écouter la présentation de l’ouvrage et sa thématique sur France Culture: http://www.franceculture.fr/oeuvre-commun-essai-sur-la-revolution-au-xxie-siecle-de-christian-laval-et-pierre-dardot.
L'aspect politique des biens communs est également traité par Silke Helfrich dans un article paru sur Framablog : Silke Helfrich – 28 janvier 2010 – CommonsBlog – http://www.framablog.org/index.php/post/2010/04/30/les-biens-communs-espoir-politique: "Les biens communs sont une catégorie à part de production et d’usage du savoir et des biens matériels, où la valeur de l’usage est privilégiée par rapport à la valeur marchande".

(6) Mouvement né en Angleterre au 17ème siècle: les propriétaires terriens clôturent et donc interdisent l'accès aux pâturages jusque-là gérés en commun.

(7) Ces oppositions privé/public, marchand/non marchand ne résistent en général toutefois pas aux initiatives de collectifs citoyens, comme le mentionne Hubert Guillaud en citant en exemple le développement des jardins partagés, les villes en biens communs, le co-voiturage, les logiciels libres, les monnaies complémentaires: Éclairages pour le 21ème siècle: Biens communs, de la nature à la connaissance, http://www.internetactu.net/2013/10/04/eclairage-pour-le-21e-siecle-biens-communs-de-la-nature-a-la-connaissance/.

(8) http://www.savoirscom1.info/tag/biens-communs/

(9) Olivier Ertzscheid, Usages de l’information numérique: comprendre les nouvelles enclosures algorithmiques pour mieux s’en libérer. 2015. http://rfsic.revues.org/1425.

(10) Il convient de différencier les biens communs des biens publics. Ces derniers sont non rivaux (leur consommation par une personne ne diminue pas celle d’une autre) et non exclusifs. Une fois produits, tout le monde peut en disposer, les réutiliser, les remixer. H. Le Crosnier évoque le "caractère additif " des communs de la connaissance.

(11) Silvère Mercier, Les (biens) Communs. Bibliothèque Publique d'Information. http://www.bpi.fr/sites/Balises/contents/Contenus/economie/contenus-dossiers/les-biens-communs.html à compléter par cette bibliographie: http://www.bpi.fr/economie/pour-en-savoir-plus-sur-les-biens-communs et http://www.bpi.fr/les-biens-communs-1.

(12) Une des fonctions de ces règles est de s'assurer que la ressource ne sera pas surexploitée, afin de ne pas aboutir à une "tragédie des communs", selon l’expression consacrée: http://www.pratiques-collaboratives.net/FaciliterLaConvergenceParLesBiensCommuns.html

(13) La tendance à employer "communs" en lieu et place de "biens communs" permet de moins mettre l'accent sur l'aspect ressource (biens) et d'en diminuer la connotation commerciale.

(14) http://www.communautique.qc.ca/projets/projets-actifs/remix-biens-communs1.html